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Pourquoi votre dose quotidienne de café ne se limite pas à une affaire personnelle

Mis en ligne samedi 2 juillet 2005 par Daniel MATHIEU - Points de vue - Plantes cultivées , Environnement

Traduit de World Watch

Correctement cultivé, le café est peut-être l’une des seules industries humaines à rendre sa santé à la Terre

Par Brian Halweil, chercheur associé à l’Institut Worldwatch. Il est l’auteur de " Cultiver en respectant l’intérêt public " in L’état de la planète 2002 (Washington, DC : Institut Worldwatch, 2002)

Respirez profondément.

Lorsque vous vous trouvez dans un bar à café - à moins que vous ne veniez de moudre votre mélange de java - vous inhalez de microscopiques particules de café qui contiennent les quelque 800 agents chimiques d’origine naturelle qui donnent au café cet arôme si séduisant. Ce sont ces mêmes agents, soit dit en passant, qui titillent votre système nerveux central, la caféine étant le plus connu d’entre eux.

Il est probablement difficile, lorsque ces molécules entrent dans nos narines et stimulent nos nerfs olfactifs, de penser à autre chose qu’à avaler la première gorgée. La consommation de café accélère le rythme cardiaque, donne de l’énergie et rend plus alerte. Les buveurs réguliers de café vont jusqu’à éprouver un manque s’ils n’absorbent pas leur dose au moment voulu. Si votre seul souci en commençant la journée est de boire votre première tasse, il vous sera peut-être difficile de vous intéresser à la provenance du café.

Aussi serez-vous peut-être surpris d’apprendre que cette provenance joue un rôle capital dans l’avenir de la vie sur notre planète déstabilisée. La café est l’une de ces richesses d’origine tropicale produites uniquement dans le Tiers Monde et consommées presque exclusivement en Occident. (Le cacao, la vanille et les bananes en sont d’autres exemples). Tous les grains sélectionnés pour les consommateurs de Genève, Los Angeles ou Tokyo poussent sans exception dans cette bande de forêt tropicale qui s’étend du Tropique du Cancer à celui du Capricorne. Cela dit, il y a deux façons radicalement différentes de cultiver le café : en préservant et en restaurant la forêt tropicale, ou au contraire en la détruisant. Or, comme l’ont souligné les biologistes, les forêts tropicales jouent un rôle majeur dans la santé écologique de la planète.

Jusqu’aux dernières décennies, l’essentiel de la production du café dans le monde poussait dans les sous-bois des forêts tropicales et les agriculteurs considéraient donc les arbres de ces forêts comme une partie intégrante de leur travail. Hélas, le café est de plus en plus souvent produit sur des terrains conquis dans les forêts tropicales et convertis par des coupes claires en étendues sans ombre d’où se dégage l’odeur sèche et brûlante des fertilisants à l’ammoniaque. Plus de 40 % des cultures de café en Colombie, au Mexique, en Amérique Centrale et dans les Caraïbes ont été transformées en cultures "au soleil", à quoi il faut ajouter un quart de la surface actuellement en voie de transformation. Et ce système est progressivement adopté partout où pousse le café.

A court terme, cette transformation augmentera le rendement dans la mesure où l’on peut enraciner dans les terrains où s’élevaient auparavant de grands figuiers sauvages un plus grand nombre de plants. Mais à long terme, c’est une autre histoire. Du point de vue écologique, cette transformation correspond à une nouvelle forme de déforestation tropicale qui s’ajoute aux techniques de coupe et de mise à feu pratiquées par les colons ou à la destruction au bulldozer que pratiquent les éleveurs pour étendre les pacages. Lorsqu’une ferme de culture du café à l’ombre est transformée en culture "au soleil", la diversité et le nombre des organismes présents dans la région s’effondrent. Les différentes espèces d’orchidées, de mousses, de grenouilles, de salamandres et d’oiseaux qui vivent dans la forêt ont toutes besoin d’ombre et d’humidité pour construire leur habitat, se nourrir et survivre. Les ornithologues ont découvert que dans les plantations en plein soleil, le nombre d’espèces d’oiseaux est divisé par deux, tandis que le nombre d’oiseaux considérés individuellement peut diminuer de près de deux tiers. La plupart des oiseaux des forêts tropicales vivent dans la frondaison des arbres, plutôt qu’au sol, à proximité des plants de café. Le "mot mot", un superbe oiseau bigarré pourvu de longues plumes au bout d’une queue fine comme un fil qu’il agite à la façon d’un pendule d’horloge, se nourrit des baies et des insectes qu’il trouve sur les plus hautes branches des figuiers sauvages, des avocatiers et des arbres de corail. Les insectes dépendent à leur tour du nectar que produisent les plantes qui croissent à la surface de ces arbres : les orchidées, les broméliacées et les cactus. Les larves d’insectes se développent dans les eaux de pluie retenues dans les cavités de ces plantes, qui servent ainsi également de réserves d’eau pour les salamandres, les grenouilles, les serpents et d’autres animaux tropicaux. Quand le système hautement complexe de la forêt tropicale est ramené à un champ de caféiers, ces organismes interdépendants disparaissent.

Selon Jeffrey A.McNeely, maître de recherche à l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (IUCN), "la conversion à grande échelle à la culture du café au soleil est particulièrement préoccupante quand on sait que 13 des 25 régions les plus importantes pour leur biodiversité - les espaces qui possèdent une exceptionnelle richesse d’espèces, et sont tous dangereusement menacés - se trouvent dans des pays producteurs de café." Mais ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la valeur intrinsèque des forêts tropicales et des espèces qu’elles abritent, mais également les bienfaits majeurs qu’elles dispensent aux populations, que ce soit dans les régions productrices de café ou dans celles où il est consommé :
-  Ces forêts tropicales absorbent une grande partie du carbone mondial et dans la mesure où notre atmosphère est chaque jour plus saturée de carbone, cette capacité des plantes à absorber le carbone et à l’éliminer devient indispensable. Lorsqu’une forêt est abattue ou brûlée, la carbone est relâché dans l’atmosphère et contribue ainsi au réchauffement climatique général. La culture du café à l’ombre permet de conserver le carbone à sa juste place.
-  Les forêts - et les plantations de café qui contribuent à leur conservation - jouent un rôle essentiel dans la protection des ressources en eau potable dans les zones tropicales. La couverture de végétation et de racines qui se forme dans l’ombre retient les eaux, limitant ainsi les risques d’inondation et de glissements de terrain et permettant une alimentation régulière des nappes phréatiques. Dans les collines des alentours de San Salvador, la capitale du Salvador, les cultivateurs de café sont aujourd’hui encouragés à replanter des arbres dans leurs exploitations afin d’aider la ville à lutter contre le pénurie d’eau.
-  Le café cultivé à l’ombre demande moins de pesticides (et parfois aucun) car la forêt tropicale est l’habitat naturel d’oiseaux et d’insectes qui dévorent les parasites des plants de café.
-  Le café cultivé à l’ombre exige également moins de fertilisants chimiques (ou même aucun) car nombre des plantes qui appartiennent à l’écosystème complexe de la forêt à l’état naturel apportent au sol des éléments nutritifs. De même, cette culture naturelle ne requiert qu’une irrigation minime, quand elle ne s’en passe pas tout à fait, car la couverture végétale importante et l’ombre réduisent la déperdition d’eau par évaporation.
-  La biodiversité qu’on trouve autour des cultures de café à l’ombre est un capital d’une grande valeur pour les populations du monde entier en raison de son utilité dans le développement de nouveaux médicaments, aliments et autres ressources. Le planteur de café retire lui aussi un meilleur profit des grains cultivés à l’ombre que des grains cultivés au soleil. En effet, les planteurs des exploitations de café péruviennes tirent presque 30 % de leurs revenus des ventes du bois de cheminée, du bois utilitaire, des fruits et des plantes médicinales qu’offrent le système ombragé, autant de produits que l’exploitant consomme en outre à titre personnel.

Les planteurs de café ont encore une autre raison de restaurer les forêts sur leurs exploitations : le prix du café cultivé à l’ombre est plus élevé que celui de son concurrent. Les compagnies de café et les consommateurs sont d’accord de payer plus cher des grains cultivés dans le respect de la forêt, respect qui se traduit non seulement par l’aménagement d’espaces propices aux autres espèces végétales et animales, mais encore par un mode de culture évitant le recours à des produits agrochimiques toxiques. Enfin, il existe des marques de café qui garantissent aux planteurs un prix minimum plus élevé que les prix pratiqués sur le marché mondial. Le groupe d’aide Oxfam encourage ainsi les Américains et les Européens à rechercher et à acheter ce café basé sur le "commerce équitable" et à apporter ainsi une contribution "petite mais significative à la lutte contre la pauvreté."

Pour les cultivateurs du Kenya, de Colombie ou de tout autre pays pauvre, cet avantage en termes de prix revêt aujourd’hui une grande signification. Dans le monde, un cultivateur de café moyen gagne moins de 3 dollars par jour. Avec ce que nous dépensons pour un expresso, le cultivateur doit payer sa maison, sa nourriture, ses habits et l’éducation de ses enfants. Avec un marché du café dont les prix sont au plus bas depuis plusieurs décennies, de nombreux petits cultivateurs sont forcés de renoncer à leur exploitation. Le commerce équitable permet au consommateur de café de contribuer à l’amélioration de la vie de lointains cultivateurs de café.

Une des raisons pour lesquelles le commerce équitable permet une rémunération supérieure est qu’il garantit de meilleures perspectives économiques à long terme. Les frais d’exploitation d’une plantation de café ressemblant à une forêt vierge sont moindres. Les pesticides et fertilisants qui sont nécessaires à une exploitation au soleil sont des substituts coûteux aux services que rendaient autrefois les oiseaux, les insectes, les champignons et les autres organismes présents dans les sous-bois. Le café est né et a évolué à l’ombre, dans les forêts du Soudan ou d’Ethiopie, devenues aujourd’hui des terres brûlées par le soleil. "Si vous lui enlevez la forêt", souligne Robert Rice, du Smithsonian Migratory Bird Center,"la plante ne reçoit plus aucune aide de la part de son environnement naturel. Vous aurez mis une croix sur les apports du sol et le soutien de la diversité biologique." Ce qui signifie que tôt ou tard, les plants périront sous l’assaut des maladies.

La majeure partie du café "éthique" mondial - certifié organique, protégeant la forêt tropicale et garantissant au cultivateur une rémunération juste - provient actuellement d’Amérique centrale et des Caraïbes. Mais le concept pourrait être étendu sans difficulté au monde entier, quand bien même les espèces d’oiseaux et d’arbres ainsi protégées varieraient, tout comme les langues et les cultures des petits cultivateurs qui exploitent les plantations. L’objectif principal demeure néanmoins la préservation de l’héritage tropical mondial.

Précisément, quelle quantité de forêt peut-on espérer préserver de cette manière ? Parmi les 11,8 millions d’hectares consacrés au café à travers le monde, la totalité ou presque (exception faite des 2,3 millions d’hectares plantés au Brésil) se trouve dans des zones de forêts tropicales, même lorsque celles-ci ont disparu. En d’autres termes, une conversion globale à la production de café éthique sauverait environ 10 millions d’hectares de forêt tropicale. Quand on sait que le feu et les coupes claires détruisent à peu près 15 millions d’hectares de forêt tropicale chaque année, cette démarche pourrait devenir un facteur essentiel dans la réversibilité du phénomène de destruction des forêts. Bien sûr, ce n’est pas pour tout de suite. Là où la forêt a été complètement abattue, il faut compter entre cinq et dix ans pour parvenir à un reboisement stable. La question principale est de savoir si la demande de café "éthique" est suffisante pour maintenir les cultivateurs sur leurs terres et les encourager à cultiver autre chose que du café seulement.

Lors d’une réunion récente de l’Organisation Internationale du Café, les plus importants producteurs et acheteurs de café au monde sont tombés d’accord pour limiter la production de café afin de faire monter les prix sur le marché mondial et aider ainsi les cultivateurs du monde entier à rester actifs sur le marché - une décision qui selon plusieurs analystes marque bien le changement d’attitude des compagnies de café vis-à-vis de cette culture. Ernesto Illy, le président d’Illycaffe, une compagnie de cafés de premier choix installée en Italie, dit comprendre que les consommateurs se soucient de plus en plus de la qualité du café : "Si vous voulez avoir un grain superbe, mûr, mature et ramassé à la main, le prix à payer est de garantir au cultivateur un niveau de vie décent." Et de fait, Illycaffe paie souvent le double du prix pratiqué sur le marché mondial pour garantir cette qualité.

Nous sommes en quelque sorte confrontés à un dilemme du type "l’oeuf ou la poule". D’un côté, les compagnies expliquent que même si elles étaient d’accord de vendre du café cultivé à l’ombre ou relevant du commerce équitable, la production actuelle dans ces catégories ne suffirait pas à satisfaire la demande. D’un autre côté, la plupart des cultivateurs hésiteront à faire le pas tant qu’il n’auront pas vu la couleur de l’argent.

Si quelques grands importateurs européens et américains, parmi lesquels Starbucks, ont désormais emboîté le pas aux nombreux petits magasins qui offrent du café éthique, certifié organique, cultivé à l’ombre et/ou relevant du commerce équitable, ils ne représentent qu’une faible part du marché comparés aux plus grands acheteurs mondiaux, Proctor and Gamble (Folgers), Philip Morris (Maxwell House) et Nestlé (Nescafé). En matière de café éthique, les acteurs principaux - nommés dans le jargon de l’industrie les "boîtes" - n’ont même pas pris place à la table de négociation.

Ce qui nous amène à un autre dilemme du type "l’oeuf ou la poule". Les compagnies de café en général refusent de commencer à vendre du café cultivé à l’ombre sans avoir la garantie que les consommateurs l’achèteront et accepteront de payer un prix légèrement supérieur. Il y a pourtant des précédents qui montrent que, moyennant le recours à une promotion et à une publicité adéquates, un changement de nature de la demande est possible. Dans le cas d’autres produits, la prise de conscience éthique ou environnementale a déjà permis des changements majeurs sur le marché. Partout dans le monde, de plus en plus de gens se posent des questions telles que : "Suis-je en train d’acheter des diamants qui financent les menées des seigneurs de guerre de la Sierra Leone ?", "Mon T-shirt a-t-il été fabriqué dans des ateliers d’enfants ?", "Ces fleurs fraîchement coupées ont-elles été traitées avec des insecticides interdits ?".

Et même hors de toute considération humanitaire, il y a quelques autres excellentes raisons de se demander comment a été cultivé le café que l’on consomme. "Le café cultivé à l’ombre mûrit plus lentement, explique Ernesto Illy, ce qui le rend plus aromatique et lui donne un goût plus puissant." Un avis très partagé, puisque, comme le souligne Ted Lingle, directeur exécutif de l’Association Américaine des Spécialistes du Café : "Les cafés organiques gagnent un nombre proportionnellement croissant de concours de goût à travers le monde."

Voir en ligne : site du commerce équitable

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Vos commentaires sur cet article

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  • Le 23 avril 2006
    par

    article à diffuser largement auprès des consommateurs de café !

    La toxicité du café cultivé à grande échelle au soleil me préoccupe à cause des pesticides, car depuis plusieurs mois,je suis devenue allergique (éternuements,nez qui coule)après avoir bu une tasse de café de consommation courante.

    Désormais, mon choix sera différent.


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