Le figuier sycomore (Ficus sycomorus L.) au Proche-Orient : éléments d'histoire, d'ethnobotanique et d'étymologie - BELLAKHDAR Jamal - Novembre 2004
Eléments d'histoire, d'éthnobotanique et d'étymologie
Présentation
Les données recueillies dans cette synthèse proviennent en partie d'une compilation bibliographique réalisée à l'occasion d'un travail que j'ai entrepris en 1998 sur le "Lebakh" des Arabes, correspondant au "Persea" des auteurs grecs. Dans la plupart des compendia arabes de matière médicale, vraisemblablement par suite d'une erreur initiale de recopiage de manuscrits grecs, un paragraphe relevant de la rubrique Persea du traité des aliments de Galien ("De aliment. facult.") a été intégré à la rubrique précédente consacrée au Sycomore. Il s'en est suivi un télescopage d'informations concernant les deux espèces, ce qui m'a amené à me documenter incidemment sur le Sycomore afin de pouvoir démêler cet enchevêtrement.
Au moment où la discussion a surgi sur le Forum à propos du Sycomore, ce travail, qui n'avait pas été publié parce qu'il était resté inachevé et que j'avais momentanément relégué dans un carton, a trouvé, fort opportunément pour moi, une occasion de refaire surface et de sortir de l'oubli.
C'est donc ces notes, un peu anciennes il est vrai, qui ont servi d'ossature à la présente synthèse, rerédigée en fonction des questions qui ont fait débat sur le Forum et dans laquelle j'ai incorporé, dans une deuxième partie, les questions, les données et les interprétations proposées par les différents contributeurs à la discussion, c'est-à-dire, dans l'ordre de primo-intervention, nos confrères Francis Vayeur, Jacques Fournet, Michel Wienin, Michel Chauvet, Peter A. Schäfer et moi-même (Jamal Bellakhdar).
J'ai bien conscience que ce document est perfectible. C'est l'intérêt justement des pages mises sur le web de pouvoir être, en permanence et sans grandes difficultés, corrigées, augmentées et réactualisées. Toute nouvelle contribution à cette synthèse est la bienvenue.
Les notes d'explication entre crochets [ ] suivies ou non de la mention [J.B.], à l'intérieur des citations de textes, sont de l'auteur de cette synthèse.
Botanique du Sycomore
(d'après Wood, 1977)
Le Figuier sycomore (
Ficus sycomorus L.) appartient à la famille des Moracées.
Arbre de grande envergure atteignant parfois 20 mètres de hauteur, pouvant vivre plusieurs siècles et regénérant très bien de souche ; écorce grise ; nombreuses branches ; petits rameaux de couleur rouge-brun, écailleux, plus ou moins glabres ; feuilles d'un vert terne, entières, généralement ovales, environ 7 x 10 cm, cordées à la base, souvent obtuses à l'apex (parfois arrondies), pubescentes ou glabres, légérement rugueuses sur la face inférieure. Les figues sont groupées en panicules accrochés aux rameaux âgés, globuleuses à subovoïdes, tomenteuses, de couleur gris-orange, 2 x 2,5 cm.
Comme pour le Figuier cultivé, les vrais fruits du sycomore sont des akènes contenant chacun une graine. Ces akènes, très nombreux, sont portés par un réceptacle charnu qui les entoure et les enferme : c'est cet ensemble qui constitue la figue. Le nom botanique de ce fruit particulier est
syconium (pluriel :
syconia), qui donne en français "sycone".
Au Yémen, on rencontre le figuier sycomore sur les escarpements des montagnes du sud-est, entre 200 et 2000 mètres, poussant généralement dans les vallées d'oueds et les plaines alluviales ou encore dans les villages (Wood, 1997).
F. sycomorus est aussi cultivé au Yémen comme arbre fruitier (Deflers, 1889).
De belles photographies de Peter V. Sengbusch montrant l'arbre dans son habitat naturel est-africain peuvent être admirées en allant sur le site de la Faculté de Biologie de Hambourg :
http://www.biologie.uni-hamburg.de/b-online/afrika/tansania/ngorongoro/ficus.htm
D'autres photos réalisées par Peter van Wyk sont visibles sur le site du Jardin Botanique de l'Université de Prétoria en cliquant sur le lien :
http://www.up.ac.za/academic/botany/garden/species/78.html
Deux autres items photographiques de A. Danin, zoomant l'un sur les fruits, l'autre sur un rameau feuillé, sont visibles sur le site du Jardin Botanique de Jérusalem :
http://www.botanic.co.il/a/picshow.asp?qcatnr=FICSYC&qseqnr=FICSYC1&#X=X
http://www.botanic.co.il/a/picshow.asp?qcatnr=FICSYC&qseqnr
Note : Le figuier sycomore (
Ficus sycomorus L.) n'a rien à voir (sinon le nom) avec l'Erable sycomore ou Erable faux-platane (
Acer pseudoplatanus L., Acéracées), d'origine eurasienne, que les anglophones appellent "Sycamore" (plus souvent que "Sycomore") ou "Sycamore maple" et qui doit lui-même ne pas être confondu avec le Platane à feuille d'érable,
Platanus acerifolia (Aiton) Wild. (=
P. hybrida Brot.), un hybride entre le Platane d'Occident (
P. occidentalis L.) et le Platane d'Orient (
P. orientalis L.).
Les Américains, quant à eux, dénomment "Sycomore" une espèce originaire de leur pays, le Platane d'Occident (
Platanus occidentalis L., Platanacées) ; ils l'appellent ainsi en raison de ses feuilles bien lobées évoquant celles de l'Erable sycomore.
Quelques vernaculaires actuels au Proche-Orient
(Pour servir aux discussions d'étymologie)
Pour Ficus sycomorus L. :
Egypte : Gummayz (Salah Ahmed et al., 1979) ; Yémen : Suqâm, Bidah, Khanas (Wood, 1997), Soqam, Khanas (Deflers, 1894), Suqam (selon "List of arabic names used in Yémen", document dactylographié de l'Administration nord-yéménite de l'agriculture, s.d.).
Pour Ficus carica L. :
Egypte : Tîn (Boulos, 1983) ; Syrie : Tîn (Honda et al., 1990) ; Yémen : Balas (Wood, 1997), Balas 'arabi (Gazanfar, 1994), Tîn (Deflers, 1889) ; Iran, Afghanistan : Anjîr (Younos, 1987).
Pour Ficus morifolia Forssk. :
Yémen : Balas (Deflers, 1894).
Pour Ficus palmata Forssk. (= Ficus pseudo-sycomorus Decne) :
Arabie Saoudite : Hamat (Ghazanfar, 1994) ; Yémen : Balas (Wood, 1997).
Pour Morus nigra L. :
Iran, Afghanistan : Tût (Younos, 1994) ; Monde Arabe : Tût (Belot, 1928) ; Yémen : Tût (Wood, 1997) ; Arabie : Tût (Ghazanfar, 1994).
Le Sycomore dans la civilisation de l'Egypte ancienne
Le Sycomore, appelé aussi Figuier des Pharaons, est présent partout dans la civilisation égyptienne ancienne.
D'abord, des figues de sycomore portant l'incision caractéristique (cf. ci-dessous) ont été retrouvées dans les tombeaux pharaoniques (Hepper, 1992). Des figues de sycomore sclarifiées sont figurées également sur des fresques murales, notamment la peinture qui représente une table d'offrande découverte dans la tombe de Nebamun (18ème dynastie) à Thèbes (Nunn, 1996). Des inscriptions hiéroglyphiques (vocalisation supposée : "nehet" pour le sycomore-arbre et sa figue, "neqaut" pour la figue quand elle a été sclarifiée) sur des papyrus, des stèles ou divers supports évoquent les différents emplois qui étaient faits de cette espèce (Nunn, 1996). Des dessins également figurent cet arbre. Une vignette du papyrus du "Livre des morts" de Nakht, un scribe royal de haut rang de la fin de la 18ème dynastie (1550-1295 av. J.-C.) représente nettement des sycomores et des palmiers-dattiers plantés géométriquement autour d'un bassin dans un jardin (Roberts, 1998).
Ensuite, l'étude dendrochronologique des objets en bois retrouvés lors de fouilles ont révélé l'ommniprésence du bois de sycomore dans l'artisanat de différents âges de l'époque pharaonique et de la période copte : cercueils, mobiliers, manches d'outils, bibelots, etc. A titre d'exemple, selon W.V. Davies (1995), sur les 710 objets égyptiens en bois de la collection du British Museum, 230 sont fabriqués en bois de Sycomore. Le Tamaris (158 objets), le Cèdre (88), l'Acacia (53 objets), le Pin (37 objets), le Genévrier (16 objets), le Cyprès (7 objets) se partagent le restant des bois identifiés. Pour le Musée du Louvre, selon A. Nibbi (1981), c'est 32 objets de la collection copte, sur 183, qui sont façonnés dans ce bois. Pour le Musée de Munich, d'après D. Grosser et coll. (1992), le Sycomore a fourni la matière de 138 échantillons sur 400.
Enfin, le sycomore-arbre, qu'on trouvait à l'entrée de tous les temples, était associé étroitement au culte d'Hathor, la déesse égyptienne de l'amour, à tête de vache, fille de Nout et de Ré.
Le Sycomore chez les auteurs grecs
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Galien, De alim. facult., livre II (cité par Ibn Al-Baytar, à l'article 509 sur le Sycomore) :
"J'ai vu cet arbre et son fruit à Alexandrie. Ce fruit ressemble à une figue petite et blanche ; il n'a pas d'âcreté, mais de la douceur, de l'humidité en excès et de la froideur, à l'instar de la mûre ; j'estime que sa constitution le place entre la figue et la mûre et c'est de là, je crois, que lui vient son nom grec ; c'est une erreur de croire qu'il est ainsi appelé parce qu'il ressemble à une petite figue. Le sycomore porte des fruits d'une autre façon que les autres arbres, en ce que les fruits ne sortent pas des rameaux, ainsi qu'il arrive pour les autres, mais du tronc même de l'arbre".
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Dioscoride, De materia medica, Livre I (n° 181 et 182) :
- n° 181, rubrique "Sukomoron" : "Sycomorum, appelé également Sycaminum par certains et dont le fruit porte aussi le nom de Sycomorum, ainsi nommé en raison de la fadeur de son goût. C'est un grand arbre, semblable au Figuier cultivé, à suc abondant, à feuilles semblables à celles du Mûrier [
Morus nigra L.] ; il porte des fruits, deux à quatre fois dans l'année, non sur les rameaux extrêmes comme le figuier cultivé mais sur le tronc comme le Figuier sauvage, plus doux que les figues encore vertes mais ne possédant pas de graines et ne mûrissant pas, sauf si on les entaille avec l'ongle ou avec [une lame] de fer. Le sycomore pousse beaucoup en Carie et à Rhodes et dans les endroits peu fertiles pour la culture du blé. Il apporte un secours en période de pénurie de grains, du fait qu'il porte en permanence des fruits [...]".
- n° 182, rubrique "Sukon en Kupro" : "il pousse à Chypre un arbre différent [du précédent], rappelant un orme mais avec des feuilles semblables à celles du Mûrier ; des fruits de la taille des prunes et plus doux. Pour tout le reste, il ressemble à l'espèce dont nous avons parlé précédemment".
Le Sycomore dans la Bible
(Dans toutes ces citations, la traduction en "sycomore" ou "mûrier"des mots correspondants dans les textes bibliques est due à F. Nigel Hepper (1992), qui s'appuie sur des travaux antérieurs, et à Zohary (1982).
"Ephraïm et l'habitant de Samarie disent avec orgueil et arrogance : les briques étant tombées, nous rebâtirons en pierres de taille, les sycomores ont été coupés, nous les remplacerons par des cèdres" (Esaïe, 9 : 9-10). Ce texte mentionne l'emploi du sycomore comme bois de construction, auquel est substitué celui du cèdre, plus résistant.
Dans un autre texte, Esaïe, en parlant d'un sculpteur sur bois, emploie le mot "Messukan" pour désigner le bois employé (Esaïe, 40 : 20). Le mot "Messukan" est considéré comme un terme hébreu du vocabulaire des métiers désignant une qualité de bois (davantage qu'une espèce végétale) résistant à l'eau ou à la vermoulure. Zohary le met en relation avec le mot sumérien "Messikanu" qui a été attribué au Mûrier noir et propose donc de traduire le "Messukan" d'Esaïe par "bois de Mûrier noir". Mais on peut lui opposer le fait que le bois de Sycomore possède lui aussi cette qualité de résistance à l'eau, aux intempéries et aux attaques diverses (cf. Abdelatif Al-Baghdadi, ci-dessous) et que l'interprétation univalente du mot sumérien "Messikanu" dans le sens de "Mûrier noir" peut se discuter (voir § discussion).
"Jésus entra dans la ville de Jéricho et la traversa. Zachée, chef des collecteurs d'impôts et homme fort riche, cherchait à voir qui était Jésus, et il ne pouvait y parvenir à cause de la foule, parce qu'il était de petite taille. Alors, il courut en avant et monta sur un Sycomore afin de voir Jésus qui devait passer par là. Lorsque Jésus arriva à cet endroit, il le vit et l'interpella : "Zachée, descends vite ; il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison". Zachée se dépêcha de descendre et l'accueillit tout joyeux. Voyant cela, tous murmuraient et critiquaient : "Jésus, c'est chez un pécheur qu'il est allé loger !"" (Luc, 19 : 4).
Dans l'évocation du désastre agricole provoqué par une grande vague de froid en Egypte, les Psaumes font mention du Sycomore : "[La vague de froid] détruisit leurs vignes en raison de la grêle et leurs sycomores du fait des gelées" (Psaumes 78 : 47).
Amos, en réponse à une accusation de Amaziah qui l'accusait d'imposture prophétique, se décrit lui-même comme "un berger et un sclarificateur de figues de sycomore" (Ancien Testament, Amos 7 : 14-15). Cette réplique laisse penser que les bergers de la vallée de Jéricho proposaient leurs services pour inciser les figues des sycomores des parcelles privées, pendant que leurs troupeaux paissaient à proximité.
"Les apôtres dirent au seigneur : "Augmente en nous la foi". Le seigneur dit : "Si vraiment vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce Mûrier [sycamine] : "déracine-toi et va te planter dans la mer", et il vous obéirait" (Luc, 17 : 5-6). Cette interprétation est controversée : F. Nigel Hepper (1992) et Zohary (1982) pensent qu'il est question ici du Mûrier, mais d'autres auteurs y voient le Sycomore.
Une remarque s'impose tout de suite : Si une centaine de végétaux y sont cités, la Bible n'est néanmoins pas un livre de botanique et n'évoque le monde végétal qu'en arrière-plan de scènes rapportées dans des récits. La preuve la plus flagrante de la place marginale réservée au monde végétal se trouve dans le récit de l'Arche de Noé : en effet, pour préserver l'avenir de l'humanité des dégâts irrémédiables du déluge, ce dernier n'embarque que des humains et des couples d'animaux à bord de l'Arche ; aucune graine ou plant végétal ne fait partie du grand sauvetage général. Ceci pour dire que la plupart des données botaniques que nous pouvons recueillir dans la Bible ne présentent aucun caractère irréfutable, car peu précises et insuffisemment détaillées. De ce fait, les diagnoses précédentes rapportant au sycomore des arbres mentionnés dans la Bible reposent principalement sur des interprétations linguistiques, ethnographiques et biogéographiques auxquelles se sont livrés les spécialistes et non sur des caractères botaniques.
Le Sycomore chez les auteurs arabes
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At-Tamîmî
(Abou Abdallah Mohammed Ben Saïd) (médecin arabe de Jérusalem du Xème siècle), dans "Le Morched" (cité par Ibn Al-Baytar) :
"Dans la Palestine et les parties circonvoisines de la côte de Syrie, il y a deux espèces de sycomore. L'une donne un fruit très petit, de la grosseur d'une aveline, à peau fine, d'une douceur extrême et très juteux ; on la nomme "Balamî" ; il est d'un rouge couleur de rose et n'a pas besoin qu'on y fasse aucune incision ou excision circulaire, mais il mûrit et devient bon à manger et sucré tout naturellement. C'est de ce fruit que l'on fait le looch de sycomore en Syrie. Une autre espèce se rencontre à Ghaza et dans les environs : son fruit est plus petit que les moindres figues du sycomore d'Egypte, mais fait approximativement le double de la figue "Balamî" ; ce fruit est d'un rouge couleur de rose plus vif que le premier ; il est encore plus sucré et contient moins d'eau ; il n'a ni la grossièreté ni la rudesse de la figue du sycomore d'Egypte et ne charge point l'estomac ; car ce fruit en Syrie est un aliment meilleur que celui d'Egypte, plus agréable au goût et d'une digestion plus facile".
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Ibn Djoljol
Abou Daoud Soleyman Ben Hassan, connu sous le nom d'Ibn Djoljol, est un médecin qui vécut au Xème siècle à Cordoue, participa à la deuxième traduction arabe du traité de Dioscoride réalisée sous la direction du moine Nicolas, et composa lui-même en 982 un traité intitulé "Interprétation des noms qui se trouve dans l'ouvrage de Dioscoride".
Dans ce traité, Ibn Djoljol, à propos du Sycomore de Chypre, dit qu'il est dénommé "Batayâlâ" et explique que c'est la sorte de Sycomore ("Jummayz") qu'Abou Hanifa Ad-Dinawari a décrit pour le Yémen sous le nom de "Hamât".
Abou Hanifa Ad-Dinawari (IXème siècle), qui a beaucoup voyagé dans la péninsule arabique, mentionne en effet ce figuier sauvage pour lequel il donne aussi le nom de "Tîn Jabalî" ("Figuier de montagne"), et à propos duquel il note que sa figue est très recherchée par les serpents.
[Le vernaculaire "Hamât" désigne bien aujourd'hui en Arabie un figuier sauvage : il s'agit de
Ficus palmata Forssk. (=
Ficus pseudo-sycomorus Decne) (Ghazanfar, 1994). Je pense, personnellement, que ce commentaire d'Ibn Djoldjol a pu inspirer S. Amigues (1988-1993) quand elle propose d'identifier le Sycomore de Chypre de Dioscoride à
Ficus pseudo-sycomorus [J.B.].
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Abu-l-Khayr Al-Ichbîlî (botaniste sévillan du XIIème siècle), dans la 'Umdat at-tabîb fî ma'rifat en-nabât :
- Dans la rubrique Sycomore ("Jummayz") n° 414 : "[Le sycomore] s'appelle en persan : "Sûqâmînûs"".
- Dans la rubrique Figuier cultivé (tîn) n° 328 : "[Il est appelé] en persan "Chûbâ" et "Sûqâs balas"".
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Abdallatif Al-Baghdadî (médecin arabe de Bagdad du XIIème-XIIIème siècle), dans "Relation de l'Egypte". On lit dans cet ouvrage pp. 19-20 :
"Le sycomore est extrêmement commun en Egypte ; j'en ai vu quelques-uns à Ascalon et dans la partie maritime de la Syrie. Cet arbre semble être un figuier sauvage : ses fruits naissent sur le bois, et non sur les feuilles ; on en fait sept récoltes par an et l'on en mange pendant quatre mois de l'année. Un sycomore porte une très grande quantité de fruits. Quelques jours avant que l'on en fasse la cueillette, un homme équipé d'une pointe de fer monte sur l'arbre, et fait avec cet instrument une piqûre à tous les fruits l'un après l'autre ; il coule de la plaie une sorte de lait de couleur blanche ; ensuite la place devient noire, et c'est cette opération qui donne aux fruits une saveur sucrée. Il y en a qui sont excessivement sucrés, plus même que la figue ; mais on y trouve toujours, quand on finit de les mâcher, un arrière-goût de bois".
"L'arbre est grand comme un vieux noyer : quand on fait une incision à son fruit ou à ses branches, il en sort un lait blanc qui teint en rouge les étoffes et autres choses sur lesquelles on l'étend. On se sert de son bois pour la construction des maisons, et l'on en fait les portes et autres gros ouvrages ; il dure très longtemps et souffre l'eau et le soleil sans en être endommagé. Quoique ce soit un bois léger et peu flexible, il est rare qu'il se laisse "manger" [dans le sens : ronger par les vers ou par la pourriture]. On fait avec le fruit un vinaigre très fort et un vin d'une saveur piquante".
"Galien dit que le fruit du sycomore est froid et humide, à un degré qui tient le milieu entre la mûre et la figue : il est mauvais pour l'estomac. Le lait qui coule de l'arbre a une qualité émolliente, qui cicatrise les blessures et résout les ulcères. On applique ce fruit sur les piqûres des insectes ; employé comme topique en cataplasme, il résout les opilations de la rate et apaise les douleurs de l'estomac. On en fait un sirop pour les toux invétérées et les fluxions qui affectent la poitrine et les poumons : la manière de le préparer consiste à faire cuire le fruit dans l'eau jusqu'à ce qu'il ait déposé ses principes ; après quoi, on fait cuire cette eau avec du sucre jusqu'à ce qu'elle prenne et forme une gelée ; alors on la retire du feu".
"Voici ce qu'on lit dans Abou Hanifa [Abou Hanifa Dinawarî, médecin arabe du IXème siècle] [J.B.] au sujet du fruit du sycomore : "Au nombre des diverses espèces de figues est celle du sycomore : c'est un fruit sucré, humide, qui a de très longs pédoncules ; on le fait sécher au soleil. Il y a une autre espèce de sycomore dont le fruit ressemble pour la forme à la figue, Mais dont la feuille est plus petite que celle du figuier, et le fruit jaune et petit, ou noir. Cette espèce se trouve dans le Gaur [= vallée du Jourdain] [J.B.] ; on la nomme
figue mâle ["Dukkar" = Caprifiguier en arabe] [J.B.] ; dans cette espèce, la figue jaune est douce, mais la noire ensanglante la bouche. Le fruit de ce figuier n'a point de queue ; il tient immédiatement au bois".
Sur la biologie du Sycomore
(Selon Jacov Galil, 1968, de l'Université de Tel-Aviv, l'un des spécialistes mondiaux de la biologie du sycomore, et J.T. Wiebes, 1979).
En Afrique de l'Est où il est indigène, le Sycomore a développé une symbiose avec un insecte,
Ceratosolen arabicus, qui assure sa pollinisation. A la différence du Figuier commun qui en a deux, le sycomore n'a qu'un seul type de syconium. Les fleurs mâles sont présentes dans la partie supérieure du fruit où se trouvent aussi les fleurs femelles dont certaines sont pédonculées et d'autres pas. L'insecte pollinisateur ne dépose ses oeufs que dans les fleurs pédonculées car son ovipositeur n'est pas assez long pour arriver sur celles qui ne le sont pas. Ces dernières pourront donc continuer leur cycle alors que les fleurs pédonculées, qui auront reçu les oeufs de l'insecte, se stériliseront car elles développeront des galles et deviendront les réceptacles dans lesquels naîtront les jeunes insectes. Ces jeunes insectes, après 4 ou 5 semaines passeront dans la lumière interne de la figue. Les mâles, aptères, de taille minuscule, sortent les premiers et s'accouplent avec les femelles qui sont encore dans les galles. Quelques mâles percent alors des trous à l'apex de la figue, permettant à la femelle de s'échapper. Lors de leur passage (en force) à travers les trous, les femelles ailées, dont les pattes sont équipées de poches spéciales, se chargent de pollen avant de s'envoler vers une autre jeune figue. En entrant par l'ouverture de cette figue (ouverte au cours de la phase précédente), elle casse ses ailes et, au moment de l'opération de ponte, décharge le pollen de ses poches, ce qui permet la pollinisation des fleurs non pédonculées qui conduiront normalement à des graines.
C'est la synchronisation des différentes séquences biologiques du Sycomore et de
Ceratosolen arabicus qui rend possible cette symbiose. Il faut en effet un intervalle de 4 à 5 semaines entre le plein développement des fleurs mâles et femelles de la figue ; cet espace de temps coincide exactement avec le délai nécessaire à l'insecte pour qu'il termine son évolution à partir du stade oeuf.
Un autre insecte,
Sycophaga sycomori, dont le cycle de vie est similaire au précédent, vit au dépens du sycomore. Il dépose ses oeufs à la fois dans les fleurs pédonculées et dans celles qui ne le sont pas car son ovipositeur est suffisemment long pour réussir cette opération, mais ses pattes ne possèdent pas les poches pollinifères dont sont équipées les femelles de
Ceratosolen arabicus et il n'a donc pas vocation à polliniser. A l'opposé de ce qui se passe avec le premier insecte, le bénéfice est ici à sens unique ; la co-évolution des biologies du végétal et de l'insecte ne profite qu'à ce dernier : c'est un exemple de parasitisme.
Pour être complet, ajoutons que les larves du
Sycophaga sycomori sont elles-mêmes parasitées par un insecte du genre
Apocrypha. Il procède en perçant la figue de l'extérieur à l'aide de son long ovipositeur jusqu'à ce qu'il atteint une galle dans laquelle il dépose ses propres oeufs au dépens du premier occupant. Les femelles qui naîtront de ces oeufs quitteront la figue grâce aux trous percés par le mâle du
Sycophaga sycomori. C'est l'histoire du parasite parasité !
Le Figuier sycomore espèce indigène ou introduite au Proche-Orient ?
Notons d'abord que le Figuier sycomore est indigène en Arabie tropicale et au Yémen où il fructifie et se reproduit sans l'intervention de l'homme.
Mais tous les auteurs s'accordent à dire qu'en Egypte et au Proche-Orient le
Ficus sycomorus a été introduit en provenance d'Afrique de l'Est où on retrouve à la fois l'espèce à graines (sexuée, non parthénocarpique) et son insecte pollinisateur,
Ceratosolen arabicus. Selon J. Galil et coll. (1976), cet insecte n'aurait pas survécu lors du transfert de son végétal-hôte en Egypte, en raison des nouvelles conditions climatiques qu'il trouva dans la vallée du Nil (printemps trop froids pour lui et humidité atmosphérique insuffisante). En revanche, l'autre insecte,
Sycophaga sycomori, a pu passer en Egypte (on l'a retrouvé dans les sarcophages), mais nous avons vu plus haut qu'il ne pouvait remplir une mission de pollinisation.
En l'absence d'insecte pollinisateur spécialisé, la culture du sycomore dans la vallée du Nil, puis en Palestine et en Syrie, a fini par aboutir à la sélection de variétés parthénocarpiques, mais à fruits médiocres n'achevant pas leur maturité. Les auteurs arabes, à la suite d'At-Tamîmî de Jérusalem, distinguaient cependant les fruits produits à Ghaza et en Syrie qui présentaient la particularité de posséder une teneur en sucre plus importante et une aptitude à mûrir spontanément, ce qui en fait des fruits charnus, juteux et agréables au goût (voir ci-dessus).
Fruits du Sycomore parthénocarpique et alimentation
Les figues des sycomores parthénocarpiques ont joué au Proche-Orient un rôle important en période de disette pour plusieurs raisons. D'abord, parce que leur production est abondante, chaque arbre pouvant donner plusieurs dizaines de kilogs de fruits ; ensuite, parce que les petites figues persistent sur l'arbre pendant plusieurs mois ce qui permet d'en disposer une bonne partie de l'année, notamment pendant la saison sèche où les risques de pénurie sont les plus grands ; enfin parce qu'elles se conservent facilement, séchées ou réduites en farine.
Mais en l'état, exception faite pour les variétés spéciales que nous avons évoquées, les figues du sycomore parthénocarpique ne sont pas très bonnes à manger (trop sèches, dures et insipides), car, elles demeurent immatures, ce qui bloque le développement de leur partie charnue et la production de sucres.
Très tôt cependant, les populations locales ont trouvé les moyens d'améliorer leurs qualités alimentaires. La technique utilisée fut inventée, semble-t'il, par les Anciens Egyptiens : elle consiste à inciser les figues à un stade précoce de leur développement, opération qui provoque leur blétissement et l'augmentation de leur teneur en sucre, ce qui en fait dès lors des fruits à dessert acceptables. Ce mûrissement accéléré est provoqué par la libération d'éthylène. Ce gaz jouerait aussi le rôle de stimulateur de croissance car, étonnemment, les fruits immatures ainsi sclarifiés multiplient leur volume par 10 en l'espace de 3 jours (Zeroni et coll., 1972).
F. Nigel Hepper (1992) rapporte la survivance de cette technique de sclarification aujourd'hui en Egypte et à Chypre.
Outre leurs usages médicinaux anciens (notamment looch de figues de Sycomore), les figues du Sycomore servaient autrefois à fabriquer du vin et du vinaigre (cf. Abdelatif Al-Baghdadî) et sont encore aujourd'hui employées comme fourrage pour les animaux d'élevage.
Autres usages du Sycomore
L'arbre est souvent planté à proximité des villages pour son ombre. Il fournit aussi un bois léger mais durable et résistant aux intempéries, utilisé comme bois de construction, pour la fabrication de portes, de cercueils et de différents objets d'artisanat. Son latex a pu servir à teindre en rouge les étoffes (cf. Abdelatif Al-Baghdadi).
Bibliographie à consulter sur le sujet
- Aaronsohn A. (révisé par Oppenheimer H.R.), Florula transjordanica, tiré à part (301 p.) de Bulletin de la Société Botanique de Genève, Imprimerie Jent S.A., 1931.
- Abdallatif Al-Baghdadî (médecin arabe de Bagdad du XIIème-XIIIème siècle), Relation de l'Egypte. Texte arabe réédité par Institut for the History of Arabic-Islamic Science at the Johan Wolfgang Goethe University, Frankfurt am Main. Traduction en français par Silvestre de Sacy, Paris, Imprimerie Impériale, 454 p., 1810.
- Abu-l-Khayr Al-Ichbîlî (botaniste sévillan du XIIe siècle), 'Umdat at-tabîb fî ma'rifat en-nabât. Texte arabe publié par Al-Khattabi M.L., Rabat, Editions Al-Hilal Al-Arabi, 2 tomes, 1024 p., 1990.
- Alpino P. (1553-1617), Histoire naturelle de l'Egypte (traduction du latin en français par R. de Fenoyl), Paris, Ministère des Universités, 2 vol., 583 p., 1979.
- Amigues S., Recherches sur les plantes de Théophraste, Paris, ed. Les Belles Lettres, tome I à IV, 143 p. + 304 p. + 210 p. + 236 p., 1988-2003.
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Discussion sur le Forum d'ethnobotanique
Francis Vayeur (Mercredi 11 août 2004) :
"J.-M. Pelt dans son livre "Des fruits" cite : "Si l'on y adjoint le sycomore, grans arbre portant de petites figues [....]". Est-ce notre érable sycomore ou un autre arbre ?"
Jacques Fournet (Mercredi 11 août 2004) :
"Non, c'est une Moracée (Ficus ?)".
Michel Wienin (Mercredi 11 août 2004) :
"Non, le vrai sycomore est un arbre du genre Ficus (figuiers, moracées) naguère abondant au Proche-Orient (Grèce, Turquie, Syrie-Palestine, Egypte et plus à l'est), proche du figuier. C'est souvent l'arbre de la place du village. En France, on ne le trouve que dans quelques parcs du midi. Le fruit est une sorte de petite figue, comestible mais sans intérêt alimentaire (sauf pour divers animaux, des ânes aux volailles) et a donné son nom à l'arbre (en grec "syke" = figue, "more" = comme, semblable à).
Le seul rapport avec les érables qui ont reçu son nom se trouve évidemment dans la forme des feuilles, comme pour l'érable faux-platane car pour confondre des samares d'érables avec des figues, il en faut tout de même !".
Michel Chauvet (Jeudi 12 août 2004) :
"La figue de sycomore est peut-être sans intérêt comme fruit de dessert, mais elle a longtemps été un aliment de base. Une fois séchée et moulue, sa farine riche en sucres peut entrer dans des pains, gâteaux ... et l'arbre en produit en abondance.
Quant à l'étymologie, je ne sais pas où vous allez chercher votre "more", mais c'est tout simplement le "moros" ou "moron" qui signifie mûrier, mûre. Le sycomore est pour les Grecs le "mûrier-figuier", autrement dit un arbre à feuilles de mûrier qui donne des figues.
Mais d'après Genaust ce serait là une réfection par étymologie populaire d'un "sycaminos" plus ancien, qui est un emprunt à l'hébreu "shiqma", "shiqmim", qui serait le nom du mûrier".
Peter A. Schäfer (vendredi 13 août 2004) :
"Il y a un détail qui m'inquiète : le genre
Morus n'est pas indigène en Europe mais introduit de Chine ... déjà au temps des Grecs anciens ?"
Michel Chauvet (vendredi 13 août 2004) :
"Le
Morus auquel tu penses est
Morus alba, qui est bien originaire de Chine, et s'est diffusé au travers de l'Asie centrale pour arriver en Grèce en 555 de notre ère avec le ver à soie, et en Provence en 1345.
Mais le genre
Morus est répandu dans toutes les régions tempérées et en Afrique tropicale. Il existe un
Morus rubra originaire d'Amérique du Nord. Celui connu de l'Antiquité méditerranéenne est
Morus nigra, originaire d'Asie centrale et cultivé depuis des millénaires en Iran et dans le sud du Caucase. Il a été introduit avant notre ère dans le bassin méditerranéen pour ses fruits.
Les espèces sont confondues, d'autant que
Morus alba a des cultivars à fruits rouges".
Michel Wienin (mardi 17 août 2004) :
"Très franchement, moi non plus, je ne sais pas trop à quoi je pouvais bien penser en rédigeant ma petite réponse sur le sycomore ! Autant pour moi et merci pour la correction.
Je n'avais pas connaissance de l'origine sémitique probable du mot sycomore, mais j'y adhère volontiers car une telle paronymie explique bien deux paradoxes :
1/ La ressemblance entre les feuilles (assez variables, certes) du sycomore et celles généralement en forme de coeur du mûrier (noir) est loin d'être évidente, et encore moins d'ailleurs avec l'érable faux-platane, ou avec le platane (pour les américanophones).
2/ Pour désigner un arbre comme étant un figuier-mûrier, il faut que ces deux espèces soient connues depuis pas mal de temps. Pas de problème pour la première mais il semble bien que l'arrivée du mûrier dans le Proche-Orient méditerranéen (fin 1er millénaire avant notre ère) soit postérieure de plusieurs millénaires à celle du sycomore connu depuis longtemps en Egypte et en Syrie-Palestine. On peut noter que la Bible mentionne plusieurs fois le sycomore, jamais le mûrier.
Remarque : n'y-a-t-il pas une erreur dans la phrase "un emprunt à l'hébreu shiqma, shiqmim, qui serait le nom du mûrier". Ne signifie-il pas plutôt figuier ?
D'autre part, notre tradition survalorise le rôle de l'hébreu, langue de la majeure partie de la Bible, alors qu'elle n'était parlée que par une population et sur une zone restreinte. Un emprunt direct à l'égyptien ou bien à l'araméen, beaucoup plus répandu, serait nettement plus probable. En pratique ça ne change pas grand chose car ce sont des langues sémitiques voisines et dont la plupart des racines sont communes ou de formes voisines".
Michel Chauvet (Mardi 14 septembre 2004) :
Les remarques de Michel Wienin m'obligent à y regarder de plus près. Je vous livre donc ce que disent quelques sources "fiables" ...
L'interprétation de "shiqma" comme "mûrier" vient de Genaust. Vous verrez plus loin que Zohary a une autre opinion.
Tout à fait d'accord sur l'importance surévaluée de l'hébreu, et le rôle autant ignoré qu'essentiel de l'araméen, qui était non seulement parlé dans toute la région au temps de Jésus, mais aussi une grande langue commerciale (on a retrouvé des textes araméens jusqu'en Chine). Et les noms des plantes passent souvent par les langues commerciales ...
Quand les Arabes sont arrivés au Proche-Orient, l'araméen était la langue parlée jusqu'en Mésopotamie. C'était aussi la langue écrite, et les textes de l'Antiquité avaient été traduits du grec ou du latin en araméen. Tout le patrimoine culturel proche-oriental a été emprunté par les Arabes à l'araméen. Les emprunts arabes au grec ont ainsi souvent un intermédiaire araméen.
En grec, sykaminos semble désigner le mûrier. C'est l'opinion de Chantraine et de Amigues dans sa traduction de Théophraste. Linguistiquement, Chantraine fait venir le mot du sémitique, et cite l'araméen "shiqemin".
Il faut savoir que les Grecs ne connaissaient pas le sycomore, sauf un "figuier de Chypre" (kuprias suké) qui serait
Ficus pseudo-sycomorus d'après Amigues. Théophraste appelle le sycomore "sukaminos d'Egypte" (voir notes 1 et 2 d'Amigues au chapitre 4, 2).
Pour Michael Zohary, ""sycomore" est la seule traduction correcte de l'hébreu "shiqmim" ou "shiqmoth", mot qui apparaît sept fois dans la Bible et toujours au pluriel".
A l'article
Morus nigra, il cite trois noms différents, "tut", "sycamine" et "mesukan", qui ont été identifiés comme mûrier. "Tut" apparaît dans Macchabées (6 : 34) et ne pose pas de problème, car c'est le nom moderne arabe, turc .... du mûrier. "Sycamine" apparaît dans l'Evangile de Luc (17 : 5-6), et c'est donc un mot grec tardif (du début de notre ère). Quant à "mesukan" (chez Isaïe 40 : 20), Zohary le rapproche du sumérien "messikanu" ou "sukannu", que Thomson (Dict. of Assyrian Botany) identifie comme mûrier.
Zohary ajoute un élément essentiel pour notre discussion. C'est que le
Ficus sycomorus est un arbre tropical et subtropical, qui a probablement été introduit au Proche-Orient, et dont on ne connaît aujourd'hui dans cette région que des formes à fruits parthénocarpiques, ce qui est intéressant car on peut manger toutes les figues, alors que dans les formes sexuées, une partie des figues contient des galles du blastophage et ne sont pas comestibles. Mais la parthénocarpie impose une multiplication végétative par l'homme, ce qui plaide en faveur du non-indigénat du sycomore au Proche-Orient. En conclusion, je ne suis pas sûr que le sycomore ait été introduit avant le mûrier au Proche-Orient.
Enfin, le nom égyptien du sycomore n'a rien à voir. C'est "nh.t" (à lire "nehet"), et en arabe égyptien, c'est "gemmêz".
Et le nom du figuier en hébreu biblique est "tînah", pluriel "tînim", d'après Zohary".
P.S. : "J'ai consulté l'ouvrage suivant, mais je ne le cite pas car il contribue plus à augmenter la confusion qu'à autre chose : Maillat Solange et Maillat Jean, 1999. Les plantes dans la Bible. Guide de la flore en terre sainte. Méolans-Revel (04), Désiris, 303 p. ISBN 2 907653 63 6."
Jamal Bellakhdar (Lundi 20 septembre 2004) (extraits) :
Le figuier sycomore espèce indigène ou introduite au Proche-0rient ?
"Le figuier sycomore est indigène en Arabie tropicale et au Yémen où il fructifie et se reproduit sans l'intervention de l'homme. Mais tous les auteurs s'accordent à dire qu'en Egypte et au Proche-Orient le
Ficus sycomorus a été introduit en provenance d'Afrique de l'Est où on retrouve à la fois l'espèce à graines (non parthénocarpique) et son insecte pollinisateur,
Ceratosolen arabicus. Cet insecte n'aurait pas fait le voyage lors du transfert de son végétal-hôte en Egypte, qui a dû se faire sous forme de boutures. [....] [
le développement sur la biologie du sycomore a été extrait et reporté dans la première partie de la synthèse]".
"En l'absence d'insecte pollinisateur spécialisé, la culture du sycomore dans la vallée du Nil puis en Palestine et en Syrie a fini par aboutir à la sélection de variétés parthénocarpiques, mais à fruits médiocres n'achevant pas leur maturité. Les auteurs arabes, à la suite d'At-Tamîmî de Jérusalem, médecin arabe du Xème siècle, distinguaient cependant les fruits produits à Ghaza et en Syrie qui présentaient la particularité de posséder une teneur en sucres plus importante et une aptitude à mûrir spontanément".
"Pour les autres, ceux qui ne mûrissent pas, les populations ont trouvé très tôt les moyens d'améliorer leurs qualités alimentaires. La technique utilisée fut inventée par les Anciens Egyptiens : elle consiste à inciser les figues à un stade précoce de leur développement, opération qui provoque leur blétissement et l'augmentation de leur teneur en sucre, ce qui en fait dès lors des fruits acceptables. Ce mûrissement accéléré est provoqué par la libération d'éthylène. Ce gaz jouerait aussi le rôle de stimulateur de croissance car, étonnemment, les fruits immatures ainsi sclarifiés multiplient leur volume par 10 en l'espace de 3 jours (J. Galil). Cette technique de sclarification est encore en usage aujourd'hui en Egypte et à Chypre (comme le rapporte F. Nigel Hepper, 1992)".
A quelle époque le sycomore a t-il été introduit en Egypte ?
"L'avancée des recherches archéologiques nous permet aujourd'hui de disposer à ce sujet de quelques éléments de réponse. D'abord, des figues de sycomore portant l'incision caractéristique ont été retrouvées dans les tombeaux pharaoniques et sont figurées également sur des bas-reliefs. Ensuite, l'étude des objets en bois retrouvés lors des différentes fouilles ont révélé l'ommniprésence du bois de sycomore dans l'artisanat de l'époque pharaonique : cercueils, mobilier, manches d'outils, bibelots, etc. A titre d'exemple, selon W.V. Davies, sur les 710 objets égyptiens en bois de la collection du British Museum, 230 sont fabriqués en bois de sycomore. Enfin, le sycomore-arbre, qu'on trouvait à l'entrée de tous les temples, était associé étroitement au culte d'Hathor, la déesse à tête de vache. Ces éléments réunis font dire aux spécialistes que l'introduction du sycomore dans la vallée du Nil serait contemporaine de la période égyptienne prédynastique, c-à-d antérieure au troisième millénaire av. J.-C.".
Les Grecs connaissaient-ils le sycomore ?
"Apparemment oui : sur ce point, les auteurs grecs semblent tous d'accord pour le décrire comme une sorte de figuier. Galien nous déclare l'avoir observé à Alexandrie et Dioscoride signale sa présence en Carie (aujourd'hui côte turque aux alentours de Mendérès), à Rhodes et à Chypre. Cette présence ancienne semble plausible puisqu'on le rencontrait à la même époque sur la côte syrienne qui n'en est pas très éloignée. En tout cas, de nos jours, on trouve bien des sycomores dans ces îles, certains très anciens. Selon Arnold (1985), les arbres-reliques de Larnaka sont des arbres de cette espèce. A mon avis, la variété à fruits doux de la taille d'une prune décrite pour Chypre par Dioscoride pourrait être identique à celle de Ghaza. L'idée qu'il s'agisse de
Ficus pseudo-sycomorus Decne, comme l'a avancé Amigues (en se fondant sur un commentaire de la Materia Medica de Dioscoride par Ibn Djoldjol, voir ci-dessus) ne peut évidemment pas être exclue. Mais cette espèce (
F. pseudo-sycomorus Decne =
F. palmata Forssk.), qui est considérée comme l'une des espèces d'où
Ficus carica aurait pu dériver (Wood, 1997), possède des feuilles palmées comme le Figuier cultivé. Il serait étonnant que Dioscoride ait choisi de l'assimiler au Sycomore plutôt qu'au Figuier cultivé".
Sycomore et Etymologie
"S'ils semblent tous d'accord sur l'identité botanique du Sycomore, en revanche les auteurs grecs sont moins unanimes dans leurs explications de l'étymologie du mot "Sukomoron". C'est vrai que la relation au Mûrier (
Morus nigra L.) est souvent mise en avant dans leurs descriptions des feuilles. Mais ce qui rend perplexe c'est qu'ils divergent entre eux sur le sens à donner au mot "Sukomoron". Galien nous dit : "[....] Sa constitution [excès d'humidité et de froideur] le place entre la figue et la mûre et c'est de là, je crois, que lui vient son nom grec. C'est une erreur de croire qu'il est ainsi appelé parce qu'il ressemble à une petite figue". Dioscoride, quant à lui, décrit bien la ressemblance des feuilles du Mûrier et du Sycomore, mais cette observation pertinente ne l'interpelle pas quand il voudra plus tard expliquer l'étymologie du mot "Sukomoron" qui signifierait pour lui tout simplement "figue fade". On peut imaginer que Dioscoride ne connaissait pas personnellement la plante, mais pouvait-il ignorer le sens du suffixe "Moron" alors qu'il a largement parlé du Mûrier juste avant, dans la rubrique précédente ? Il y a dans ces contradictions, quelque chose de bizarre. De plus chez les auteurs Grecs, "Sycaminos" est rendu à la fois par Sycomore et par Mûrier. Tout cela laisse penser que "Sukomoron" est une construction phytonymique tardive destinée à remplacer le vernaculaire "Sycaminos", trop ambivalent, et qui tente de résoudre la difficulté rencontrée par les Grecs à attribuer un sens univalent au mot araméen "Shiqmin" (sur ce mot et sa racine sémitique on consultera le lien
http://www.bartleby.com/61/roots/S328.html) duquel dérive leur "Sycaminos" et le "Shiqmah" des Hébreux, et auquel s'apparente le "Suqam" des populations actuelles du Yémen.
Pour F. N. Hepper (1992) qui a longuement étudié les plantes de la Bible et pour les auteurs israéliens, il n'y a aucun doute : l'hébreu ancien désignait par "Shiqmah" le Sycomore. Pour Wood (1997), qui a enquêté au Yémen, le vernaculaire "Suqam" y désigne le
Ficus sycomorus qui y est indigène (c'est important de le souligner). Notons ici que ce dernier vernaculaire n'est pas utilisé ailleurs dans le Moyen-Orient arabe où les variétés parthénocarpiques du Sycomore sont généralement appelées "Jummayz" ou "Gummayz".
On pourrait peut-être avancer dans la résolution de notre rébus linguistique si nous arrivions à établir lequel des deux est arrivé en premier au Proche-Orient : le Sycomore ou le Mûrier ?
C'est là que je me hasarde à émettre une hypothèse.
A mon avis, il ne serait pas déraisonnable d'admettre que les peuples sémitiques connurent d'abord le Sycomore de l'Arabie tropicale qui devait porter un nom proche du "Suqam" yéménite actuel. Dans ces conditions, lorsque le Mûrier fut introduit en Mésopotamie en provenance de la Perse voisine, il a pu être comparé à ce Sycomore et serait devenu quelque chose comme "l'arbre à feuilles de Sycomore". D'autant plus que le Mûrier ("Tût" en persan) a très bien pu arriver de Perse à travers le Golfe Persique, c'est-à-dire via la Péninsule arabique. Le mot basique qui a donné le phytonyme "Suqam" (pour le Sycomore) a pu, de ce fait, servir à construire un mot dérivé voisin désignant le Mûrier. L'araméen "Shiqmin" ne serait donc lui-même qu'une racine qui, selon la manière dont elle est lue, prononcée, déclinée ou suffixée, signifierait Sycomore ou Mûrier.
Par voie de conséquence, je vois dans le grec "Sycamine" la transposition du mot araméen "Shiqmin" avec son ambivalence et son histoire. De la même façon, je crois que le grec "Suka" (
Ficus carica) dérive d'une même racine sémitique. Sous réserve de vérification par croisement avec d'autres auteurs arabes et persans, on trouve dans le livre d'un botaniste arabe du XIIème siècle, Al-Ichbilî (voir ci-dessus), une donnée intéressante : selon lui, l'un des noms que les Perses donnaient au Figuier [sauvage ?] est "Sûqâs balas".
En fin de compte, en suivant la logique de mon hypothèse, ce serait le Sycomore d'Arabie tropicale qui aurait fourni les matériaux linguistiques ayant servi à désigner chez les Grecs, via les langues sémitiques antérieures, le Mûrier. En cherchant encore plus en amont, on trouverait vraisemblablement, à l'origine de ce registre lexical, un mot de persan ancien désignant le Figuier sauvage.
Les variétés parthénocarpiques du Sycomore venues d'Afrique tropicale via l'Egypte ne me semblent pas avoir participé à ces élaborations linguistiques par le biais de la langue égyptienne ancienne ou de dialectes africains".
Compléments de discussion
(hors forum)
-
Jamal Bellakhdar :
le suffixe "Moron" du mot grec (tardif) "Sukomoron" pourrait provenir , non pas du grec "Moron" (pour "Mûrier"), mais directement de la racine latine qui a servi à construire ce mot, la même que l'on trouve dans les mots "morelle", "morille", "maure", et qui signifie "brun", racine que certains auteurs mettent en relation avec le celtique "mor" = brun, noir. Dans cette hypothèse "Sukomoron" pourrait avoir signifié à l'origine "Figuier noir", "Figuier brun", eu égard à la couleur foncée de son écorce et par opposition au figuier cultivé dont l'écorce est blanche.
-
Michel Wienin :
Peut-être serait-il intéressant de montrer qu'à partir d'un nom d'origine incertaine, c'est toute une histoire de la domestication et des déplacements de deux ou trois espèces qu'on aborde.
-
Jamal Bellakhdar :
Au moment où je m'apprête à boucler cette synthèse, je tombe sur une observation intéressante faite par Aaronsohn (1931) au cours d'une prospection botanique à laquelle il s'est livrée de part et d'autre du Jourdain, vers 1930. Cet auteur signale avoir vu cultiver, dans la région de Petra (Jordanie), plusieurs figuiers sauvages dont le
Ficus pseudo-sycomorus Decne (=
F. palmata Forssk.).
Si le
Ficus pseudo-sycomorus est cultivé pour son fruit à l'est du Jourdan, pourquoi ne le serait-il pas également à Ghaza, surtout que l'on sait que cette espèce est présente sur le Jbel Moussa dans le Sinaï (Baharav D. and Meiboom U., Journal of Arid Environment, 1982, 5 : 295-298) ? La variété de sycomore à fruits doux décrite par At-Tamîmi pour Ghaza (voir ci-dessus) pourrait alors bien être cette espèce. Et dans cette hypothèse, je dois reconnaître honnêtement que cela peut conforter la thèse d'Amigues qui fait du "Sycomore de Chypre" de Dioscoride le
Ficus pseudo-sycomorus, comme le supposait déjà Ibn Djoldjol, et cela en dépit du fait que l'espèce, par ses feuilles, ses fruits et son port, ressemble plus au Figuier cultivé qu'au Figuier sycomore. Il est vrai que les Anciens, quand ils faisaient des rapprochements entre espèces végétales, ne le faisaient pas dans une logique linéenne. Surtout quand les descriptions résultaient de récits et non d'observations personnelles sur place.
2 items photographiques représentant
Ficus palmata Forssk.(=
Ficus pseudo-sycomorus Decne) sont visibles en allant sur les liens :
http://www.botanic.co.il/a/picshow.asp?qcatnr=FICPAL&qseqnr=FICPAL1&#X=X
http://www.botanic.co.il/a/picshow.asp?qcatnr=FICPAL&qseqnr
Et à titre de comparaison, un item photographique représentant
Ficus carica L. est visible en cliquant sur :
http://www.botanic.co.il/a/picshow.asp?qcatnr=FICCAR&qseqnr=FICCAR1&#X=X
Auteurs
Synthèse réalisée par : Jamal BELLAKHDAR
Date : novembre 2004
Ont contribué à cette synthèse :
- Michel CHAUVET
- Michel WIENIN
Synthèse réalisée à partir d'échanges ayant eu lieu sur tb-ethnobota, liste de discussion francophone sur l'ethnobotanique, en août et septembre 2004.