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Message N°13581/39810

A :
tela-botanicae@y...
De :
Marie-Elisabeth Boutroue <meboutroue@y...>
Sujet :
Re: [Tela Botanica] biogéographie au XVIIIe...
Date :
10 Nov 2003 13:03
Bonjour à tous

J'aime bien ce texte moi aussi, et il pose de nombreux problèmes qui sont probablement plus
historiques que botaniques.
Il est bien clair que l'idée de disparition d'une espèce est au sens propre impensable jusqu'au
XVIIe siècle, pour faire rapide. La raison n'est pas botanique, mais théologique. Les plantes
faisant partie de la Création, elles sont aussi durables que l'espèce humaine elle-même dont la
fin n'est envisagée qu'au travers d'une "opération" dont Dieu seul à la maîtrise. Le fait de
découvrir de nouvelles plantes n'a rien de contradictoire: on peut parfaitement imaginer que la
Création soit incomplètement révélée et que les hommes n'en connaissent qu'une partie.C'est une
question assez différente de celle de la disparition d'une plante qui engagerait en quelque sorte
une forme d'imperfection de la Création et j'ai l'impression que c'est cela qui est impensable.
Les questions de détermination sont d'une tout autre nature; elles posent un problème
épistémologique de source, de transmission et de réception du savoir ancien, et, comme tous les
historiens des sciences le savent, sa résolution passe par la prise en compte des conditions de
l'élaboration de ce savoir. L'équivalent "succus" donné à "acacia" dans un glossaire médiéval
s'explique assez simplement par le fait que l'acacia (c'est à dire un mimosa souvent imprécis)
sert à falsifier la gomme arabique, normalement importée d'orient et donc rare. Quand on ne sait
le contexte, on reste le plus souvent bien coincé. Je sèche actuellement sur la nomenclature d'un
herbier peint picard ou flamand de la fin du XVe siècle.
 Au XVIIIe siècle, la déchristianisation en cours de la science fait que le débat apparaît plus
nettement. Diderot et D'Alembert n'étaient pas franchement naturalistes de formation, mais
philosophes: ce qui explique leur approche de la question. Leur utilisation de Ray est assez
interessante: après tout, il se trouvait d'autres naturalistes de premier plan à la même époque.
Comme je n'ai pas le texte sous la main, avez-vous vu s'il est question de Tournefort ou de
Vaillant?
En tout cas merci pour ce texte. Les utilisateurs de Tela seraient-ils intéressés par une banque
de textes historiques relatifs aux plantes?


Marie-Elisabeth Boutroue




 --- Michel CHAUVET  a écrit : 
---------------------------------
Bonjour,

En parcourant l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert, je suis tombé sur un
texte très curieux, qui montre les idées que l'on se faisait au XVIIIe sur
la répartition géographique des plantes. Le "Rai" dont il est question est
John Ray.

Je savais qu'au Moyen-Age, les savants avaient bien de la peine à comprendre
pourquoi ils arrivaient difficilement à identifier en Allemagne les plantes
de Dioscoride (essentiellement méditerranéennes). Mais là, on nous expose
logiquement que, comme il n'existe pas de "plantes locales", aucune plante
ne peut être menacée d'extinction !

C'est d'autant plus curieux que les Européens avaient quand-même fait le
tour du monde depuis un certain temps, et en rapportaient de nombreuses
plantes inconnues !

J'ai trouvé ce texte tellement étonnant que j'ai tenu à vous le faire
partager. A méditer...

Michel Chauvet

______________________
Encyclopédie, vol. XII. 720-721

PLANTES, nombre des (Botan.) il y a dans les lettres philosophiques de Rai,
un morceau curieux sur le nombre des plantes, & comme les lettres n'ont pas
paru en françois, nous allons donner dans cet ouvrage un extrait des
réflexions de ce savant botaniste, sur cette matiere.

(première question sur le nombre des plantes)

La seconde question est, si quelques especes de plantes ont péri, ou s'il y
en a qui puissent périr. L'auteur répond, 1. que quoiqu'il soit possible
absolument & physiquement que certaines especes de plantes périssent, cela
est pourtant fort improbable ; 2. que si quelques especes de plantes
périssoient, il seroit moralement impossible de s'en assurer.

Il est peu vraisemblable qu'aucune espece de plante ait péri. M. Ray ne
sauroit se persuader qu'il y ait dans le monde aucune espece locale de
plantes, c'est-à-dire si particuliere à un lieu qu'on ne sauroit la trouver
ailleurs ; il n'a observé en aucun endroit de la Grande-Bretagne, aucune
plante qu'il n'ait vûe dans les pays étrangers, ou du moins en divers lieux
de la même latitude au-delà de la mer.

Quelques botanistes prétendent que certaines plantes sont particulieres à
certains lieux, comme le baume, par exemple, à la Judée, &c. mais M. Ray
demande qu'il lui soit permis de s'éloigner de leur sentiment, jusqu'à ce
qu'ils ayent de meilleures preuves qu'un argument négatif. D'ailleurs,
supposé qu'il y ait des plantes locales, on ne sauroit prouver qu'elles
pussent périr, à moins qu'elles ne soient dans des îles englouties par la
mer. Si les plantes locales étoient détruites par les hommes, ou par
quelqu'accident, comme diverses graines resteroient dans le terroir où ces
plantes croissent, ce terroir produiroit de nouveau les mêmes plantes ; & si
le baume est une plante originaire de la Judée, supposé qu'on l'eût
transporté en Egypte ou ailleurs, son ancien terroir l'auroit reproduit, à
moins que la constitution de ce terroir n'eût été fort altérée par
quelqu'accident, ou par quelque cause surnaturelle.

Secondement, si quelques especes de plantes périssoient, il seroit
moralement impossible de s'en assurer. On ne peut savoir qu'il y ait des
plantes locales, à moins qu'on n'ait visité toute la surface de la terre, ou
qu'on n'en soit informé par des personnes très-intelligentes qui connoissent
sans exception les plantes de tous les pays ; mais ces deux choses sont
absolument impossibles. S'il n'y a point de plantes locales, comme M. Ray en
est fortement persuadé, il est presqu'impossible que certaines causes
concourent pour faire périr quelque espece de plante que ce soit ; & supposé
que cela arrivât, personne ne pourroit le savoir, à cause de la vaste
étendue de la terre, dont une très-grande partie est ou deserte ou habitée
par des nations barbares qui n'ont aucune connoissance de la Botanique.
Bibl. angl. tom. IV. p. 27-40. (D. J.)


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