Met-on une majuscule aux noms vernaculaires ?
Pierre Buttin – 19/12/2005
Pour les publications, met-on ou pas une majuscule aux noms vernaculaires?
Michel WIENIN – 20/12/2005
Noms vernaculaires...
Il faut savoir ce qui est mis sous le mot vernaculaire. C'est un terme savant construit à partir du latin vernaculusquine désigne pas un taxon botanique mais un enfant esclave né chezsonmaître, de parents eux-mêmes esclaves, naturellement. Il s'agitdonc dela couche de populations au niveau socio-culturel le plus bas ! l'habitat vernaculaire est celui des petits esclaves, la langue vernaculaire, celle qu'on emploie avec ces gens-là !
Depuis la suppression de l'esclavage en France (1848 !), le terme ne devrait plus avoir cours mais il a été récupéré il y a quelques décennies pour désigner ce quiconcerne le bas peuple, et surtout de ce quiesttraditionnel, setransmet chez le même vulgum pecus : On parle de construction (voire d'architecture) vernaculaire pour diverses sortes de cabanes, chalets, burons, capitelles, orris, abris de chasseetc., de langue vernaculaire (la langue qu'on emploie avec lesdomestiques) pourremplacer le patoisqui n'est plus politiquementcorrect, de musique vernaculaire pour le
tu-tu-pan-pan... (folklorique fait ringard).
Depuisquelquesannées, le mot a été découvert par un certain nombre degens(administratifs, élus, syndicats d'initiative, « érudits »diversetc...) qui l'emploient à contre sens dans diverses expressions comme «patrimoine vernaculaire » qu'ils emploient en simple oppositionà lanotion de «grand » patrimoine prestigieux. Je rencontre souvent des maires qui ont plein la bouche de leur patrimoine vernaculaire enyincluant une chapelle rurale romane qui n'en fait nullement partie mais sans penser un seul instant aux masets de vignes qui en sontpourtantun exemple typique. C'est un mot à la mode qu iévite de parlerdepopulaire, de paysan, voire de prolétarien, mots proscritsquiécorchent la bouche de certaines personnes.
Revenons à nos termes botaniques
Noms vernaculaire signifie appellation populaire, par opposition àofficiel,aristocratique, académique... et, selon les cas, il peut y enavoiraucune ou pléthore. D'autre part certaines appellations dontlecaractère populaire/vernaculaire est indiscutable ne correspondentpasà la nomenclature botanique : laurier, acacia, mimosa,rosepompon,vigne vierge... Le même mot peut d'ailleurs désignerplusieursespèces, voire plusieurs genres : chardon... Il ne faut pasconfondreces noms qui correspondent à un usage social avec les « nomsfrançais »qui ne les reprennent que très partiellement et sont beaucoupplussouvent du latin, voire du grec, en français, dits parfois «nomBonnier ». Exemple : nom scientifique (binôme linnéen) : Juniperus oxycedrus. Nom « Bonnier » : genévrier oxycèdre (pas vernaculaire du tout !). Nom vernaculaire : cade.
Leuremploiest pratique entre nous, bien que non indispensable mais il nefaut pasconfondre les différents niveaux de langage, d'autant qu'ilexistesouvent en plus des noms français officiels qui peuvent être àl'origine les noms vernaculaires d'une région particulière(souventcellede Paris). C'est parfois aussi un emprunt étranger(Salsepareille) ou unlatinisme/hellénisme (térébinthe, rhododendron)ignorant les vrais nomsvernaculaires. Vues de près, les choses sontencore plus compliquéespuisque certains noms vernaculairess'appliquent à plusieurs genres(genêt qui correspond au moins à Genista, Sarothamnus, Spartium et Cytisus pro parte) tandis que Genista scorpioestconnuedans tout le midi comme arjalas, argeras et autres formesvoisines et,pire encore, que « genet d'Espagne » est lenomvernaculaire de Spartium junceum et pas de Genista hispanica plus connue sous celui de « genêt hérisson » !
Je finirai en rappelant que les noms « scientifiques » français ne sont pas normalisés et que selon les auteurs on trouvera la même mot avec finale latine conservée en "ea" ou francisée en "ie", qu'un même terme peut être traduit différemment :
Carlina acanthifolia = carline à feuilles d'acanthe (noms vernaculaires : cardabelle, cardouille, chardouille, chardon-soleil...
Aphelandra Acanthifolia : aphelandra a feuilles épineuses !
Juniperus phoenicea = genévrier de Phénicie ou à fruits rouges ?
Dans ces conditions, seul le nom latin a valeur de référence et « mérite une majuscule ». Les autres ont leur utilité mais ne la justifient pas.
Jacques Melot – 20/12/2005
Voici ce que j'écrivais à ce propos le 22 novembre 2002, dans le présent forum :
[...] lorsqu'on utilise le nom « chêne », on écrit celui-ci avec une majuscule ou non suivant les circonstances [...] : « Saint Louis rendait, dit-on, la justice assis sous un chêne », mais les « j'ai assisté cette année aux Journées européennes du Chêne », « la flore mycologique de cette région est typiquement celle qui suit le Chêne vert». Mais si c'est Alphonse Daudet qui incidemment introduit le nom de cet arbre dans une fictions littéraire, ce sera « chêne vert ».
De même on préférera : «La Lépiote dorée se développe dans des sols riches en azote, souvent parmi les orties, dans les endroits que les animaux domestiques, surtout les chiens, choisissent pour faire leur besoins » à ce qui suit : « La Lépiote dorée se développe dans des sols riches en azote, souvent parmi les Orties, dans les endroits que les animaux domestiques, surtout les Chiens, choisissent pour faire leur besoins ».
L'usage de majuscule aux noms français est une relique d'une époque où l'on mettait la majuscule aux principaux substantifs de la phrase (subjectif). Cette majuscule n'a plus été gardée ensuite que pour les noms propres et pour désigner ce qui est unique. La majuscule à un nom français d'être vivant peut être considérée comme liée à son unicité : chaque espèce porte un nom qui la distingue, comme chaque individu dans la société, et ce, même si, à un autre niveau, chaque espèce est un ensemble d'individus. Le nom de l'espèce n'est donné aux individus qui la représentent que par métonymie.
L'essentiel, une fois une convention adoptée, est de l'appliquer avec esprit de suite. Personnellement, je ne tiens pas plus à l'une qu'à l'autre (c'est-à-dire majuscule ou non), mais la convention qui consiste à employer la majuscule est loin d'être non ou mal fondée.
Une dernière remarque, afin que ce qui vient d'être dit ne soit pas mal interprété : il convient aussi de faire une distinction entre noms vernaculaires et noms français. Ces derniers sont constitués en grande partie de traductions de noms scientifiques et sont largement calqués sur le système linnéen, alors que les noms vernaculaires authentiques, ceux qui sont nés dans la population, constituent essentiellement une nomenclature uninominale de noms communs pour lesquels la majuscule se justifie plus difficilement.
Joël Mathez - 20/12/2005
Sous l'influence de Charles Sauvage, j'ai pris l'habitude d'attribuer une majuscule aux noms (de genre) de plantes en Français lorsqu'il s'agit de désigner scientifiquement une espèce, si, pour une raison ou une autre, on renonce au latin : un meuble en chêne, un matorral à Chêne vert. Dans ce cas, la publication devrait donner une équivalence rigoureuse entre le nom latin et le nom français adopté. C'est d'une importance minime, mais visuellement cela permet de mieux repérer les noms de plantes dans le texte...
Michel Chauvet – 20/12/2005
Nous avons déjà amplement discuté de la question dans le passé, sans réussir à nous mettre d'accord...
En faveur des majuscules, il y a le souci de disposer d'un système de noms français qui soit équivalent aux noms latins. Autrement dit, un nom débutant pas une majuscule désignerait un taxon. Par exemple, "Chêne vert", "Chêne pubescent", "Chêne rouvre". La logique pousse alors à des noms binomiaux pour les espèces, "Chêne" dans ce cas devenant équivalent du nom du genre Quercus.
Mais on commence à être gênéaux entournures quand il existe plusieurs noms vernaculaires bien établis au sein d'un même genre. Devra-t-on dire "Oignon" ou "Ailoignon" pour Allium cepa ? Si on dit "Oignon", on perd l'information comme quoi l'oignon est du même genre que l'ail ou le poireau. Et si on dit "Ail oignon", on crée un artefact.
De plus, il y ainévitablement des désaccords entre auteurs, ce qui mène à créer... unecommission de nomenclature pour établir une liste agréée de noms"vernaculaires", d'autant qu'il faut bien inventer des noms pour lestaxons (nombreux) qui n'en ont pas. Au final, on arrive à un système
artificiel qui contribue plus à créer la confusion qu'à simplifier la vie des usagers (à qui on voulait éviter le latin).
Parailleurs, si l'on décide de mettre une majuscule quand le nom désigneun taxon, et pas de majuscule dans le cas contraire, on se prend vitela tête dès qu'on écrit un texte qui n'est que partiellement botanique(ce qui est mon cas).
Quand je dis "l'asperge est une plantedioïque", je fais référence au taxon Asparagus officinalis. Il faudraitdonc la majuscule.
Mais si je dis ensuite "les asperges semangent cuites avec une sauce vinaigrette", je ne peux pas mettre lamajuscule, d'abord parce que j'ai un pluriel, alors que le nom du taxonserait toujours au singulier, et surtout parce que le mot "asperge"désigne ici "un turion prélevé sur un individu de
plante du taxon Asparagus officinalis".
Cela veut dire que, à chaque occurrence d'un nom de plante, il faudra réfléchir à son statut linguistique. A supposer que l'auteur soit un jongleur en majuscules de haut niveau, il y arrivera peut-être. Mais je peux vous assurer que la plupart des lecteurs n'y comprendront rien (ou ne s'en rendront pas compte). Et de surcroît, l'auteur aura toute chance de se brouiller avec son éditeur.
On pourrait d'ailleurs élargir aux vocabulaires des autres corps de métier. Après tout, chaque discipline pourrait élaborer son propre système de nomenclature, et chercher à imposer l'usage des majuscules. On aurait vite un système ingérable, et de toute façon non fiable.
En fait, de façon significative, l'usage des ornithologues résulte du fait qu'ils n'utilisent que rarement les noms latins. Ce n'est pas le cas en botanique.
Vous avez compris que je suis partisan des minuscules. Mais je suis tolérant, car après tout, chacun peut rétablir la minuscule en lisant, et les bons logiciels sont heureusement "insensibles à la casse". Autrement, ce serait la Bérézina (avec une majuscule, parce que c'est le nom d'une
rivière, objet unique).