La nouvelle aventure des îles de Robinson - 2002
Introductions végétales malencontreuses
Les trois Mousquetaires sont bien quatre.
Une singulière « association de malfaiteurs » peut servir d’exemple, sur l’île Robinson Crusoe, pour montrer comment des introductions végétales malencontreuses, en croisant « par hasard » l’intérêt d’une espèce indigène, peuvent devenir une véritable catastrophe écologique.
Il s’agit de trois plantes qui furent importées sur l’île entre le XIXème et le début du XXème siècle. La première, Rubus ulmifolius, qu’on appelle familièrement « zarzamora », fut importée à cause de ses aiguillons qui peuvent en faire des haies défensives efficaces. La ronce présente en outre l’avantage de produire des fruits délicieux. C’est cette dernière qualité qui a motivé l’introduction des deux autres espèces, Ugni molinae, une succulente petite goyave baptisée « murtilla » et Aristotelia chilensis ou « maqui » dont les fruits, appréciés des enfants, servent aussi de teinture (ils furent utilisés en Europe pour colorer le vin).
Ces trois espèces s’installèrent tranquillement, se contentant dans un premier temps de pousser là où on les plantait, puis elles s’échappèrent sans que l’on y prenne vraiment garde, se ressemant de-ci delà, au hasard des possibilités et des ouvertures de la végétation indigène alentour des installations humaines. Mais voilà que petit à petit, en plus des hommes qui continuaient a cueillir pour les utiliser une partie des fruits produits, un oiseau arrivé sur les îles il y a bien longtemps, le « zorzal », Turdus falklandicus, commença à pouvoir bénéficier de ceux qui mûrissaient dans les endroits les plus difficiles d’accès. Et cette association opportuniste allait connaître des lendemains qui chantent, et qui continuent de chanter, puisque les populations de « zorzales » ont littéralement explosé en bénéficiant de cette manne providentielle qui leur fournit une nourriture abondante pendant un bonne partie de l’année grâce à la succession des fructifications des trois plantes. Et les végétaux, ressemés un peu partout dans les crottes des oiseaux, envahissent peu à peu tous les milieux de l’île, en particulier les forêts, les pentes et les fonds de ravins où la végétation primaire s’était le mieux conservée. La conquête de l’espace et l’agressivité de ces trois espèces végétales, favorisées fortuitement par la présence d’un animal, n’était certes prévisible qu’au prix d’un effort d’imagination et de connaissances naturalistes qui n’étaient pas à la mode lorsque ces introductions furent pratiquées.
Aujourd’hui, le problème a pris une ampleur qui devient tragique. La zarzamora étouffe des vallons entiers, la murtilla couvre les pentes et atteint les crêtes les plus éloignées, chassant dans des refuges improbables l’autre espèce, Ugni selkirkii, sa pauvre concurrente endémique. Et le maqui, qui parvient à germer dans les sous-bois les plus fermés aussi bien que dans les parties plus ouvertes, forme des taillis épais de bois mort et de bois vert, au cœur desquels la zarzamora trouve le lieu idéal de ses implantations. Terrible enchaînement exponentiel de conséquences néfastes qui pourrait peut-être, à terme, sonner le glas de ces équilibres originaux, élaborés avec lenteur au cours des temps.
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