40 ans mais plus toutes ses dents

« Coup de gueule » de Fabrice NICOLINO sur la situation actuelle du mouvement écologiste.

Publié le 31 mai 2008

« L’autre jour, assemblée générale d’une association de journalistes dont je suis membre, les Journalistes pour la nature et l’écologie (JNE). Pour l’essentiel, j’y ai fait le pitre avec l’un de mes compères, Marc GIRAUD, auteur de plusieurs livres très plaisants, dont Le Kama-Sutra des demoiselles et Calme plat chez les soles (les deux chez Robert Laffont). Ce sont des livres qui racontent des histoires étonnantes sur la sexualité des bêtes. Eh oui, quoi.

À un moment de l’assemblée, j’ai entrepris Thierry JACCAUD, lui aussi JNE et par ailleurs rédacteur-en-chef de la revue L’Écologiste.
Sur quel sujet ? Celui-là même que je vais vous exposer. En un mot, le mouvement écologiste et de protection de la nature, en
France, est dans une situation de faillite
.

De quand date ce mouvement ? De 1969. Avant cette date, le discours sur la nature et sa protection était la propriété privée des vieilles barbes et des sociétés savantes.
Depuis la fin du 19ème siècle jusqu’à l’après 68 en effet, il y a eu monopole. Seuls les scientifiques, les naturalistes (et quelques poètes déjà chevelus) ont pu, ont su évoquer le sort de la planète et de ses équilibres naturels. Il n’y a pas l’ombre d’un reproche. Le reste de la société était occupé ailleurs.

Survient mai 1968. Survient du coup une génération en rupture avec ses aînés. L’écologie, très présente dans la culture underground des États-Unis tout au long des années soixante, devient chez nous une force intellectuelle et bientôt sociale. Cette
même année 1968 se crée la Fédération française des sociétés de protection de la nature (FFSPN), qui deviendra en 1990 France Nature Environnement (FNE). Les professeurs y font toujours la loi, mais cela ne va pas durer.

Cela ne dure pas, car le réel se manifeste enfin. Décrété en 1963, notre premier parc national, celui de la Vanoise, est menacé en 1969 d’une amputation sauvage, pour faire plaisir aux promoteurs d’une station de ski. Tel est le point de départ, le point zéro. Des
centaines de milliers de personnes signent une pétition portée par une partie notable du tout jeune mouvement de mai. Et les bagarreurs gagnent, contre l’État.

Le combat pour la Vanoise dope toute une série de grandes associations régionales, à commencer par la FRAPNA, mais aussi Bretagne Vivante (alors Sepnb) ou Alsace nature. À cette époque, la plupart des militants sont de jeunes enthousiastes,
antinucléaires et, osons le gros mot, anticapitalistes. Presque tous, au fil des ans, feront le choix de la longue marche dans les institutions.

Je ne juge pas, je vous le jure. Confrontées à une menace qu’elles analysaient mal, les associations ont tout misé sur la concertation, la discussion et le rapprochement, dût-il parfois être difficile. Ils ont cru de bonne foi que la France était le cadre nécessaire et
suffisant, que la création du ministère de l’Environnement en 1971 était une bonne nouvelle, que leurs partenaires locaux finiraient par jouer le jeu dès lors qu’ils auraient suffisamment été informés. Mais ils se sont lourdement trompés.

Pendant des décennies, et jusqu’à aujourd’hui, des milliers, des dizaines de milliers de bénévoles ont investi les structures officielles les plus abstruses : les commissions départementales d’hygiène, des sites, des déchets, des carrières, que sais-je ? Ils se sont engloutis, la machine les a intégralement digérés.

Parallèlement, par un processus inévitable, et qui ne met pas en cause les personnes, les associations se sont institutionnalisées. Elles ont réclamé des subsides publics, les ont obtenus, et se sont
progressivement enchaînées elles-mêmes.

Aujourd’hui, FNE fédère officiellement 3 000 associations locales, thématiques ou régionales. C’est un réseau impressionnant, mais le drame est qu’il ne sert à rien. J’entends déjà les cris, y compris d’amis, et qu’on me pardonne, mais je persiste : à rien.
Je sais la quantité d’efforts consentie, ou plutôt, je l’imagine (mal). Des centaines de milliers de soirées ont été offertes en cadeau à la société, mais allons de suite au résultat, cela m’évitera d’être méchant.

En 1969, par aveuglement, nul ne comprenait. L’affaire de la Vanoise est d’ailleurs symptomatique. Le mouvement naissant croyait qu’il fallait, qu’il suffisait d’aligner des victoires locales pour inverser le courant général. On gagnerait dans la montagne, puis
dans la plaine, puis sur la mer, etc. La pédagogie ferait le reste. Nul ne voyait la nature des forces en présence, et le caractère connecté, écosystémique, global des menaces sur la vie.

Ce mouvement s’est alors engagé dans une impasse totale, en traitant chaque jour avec des acteurs inconscients, mais imposants, de la destruction du monde.
Et ces derniers ont gagné, car ils étaient la force, tandis que le mouvement s’est enlisé, épuisé, avant de s’arrêter au bas d’une côte qu’il ne montera jamais.

Qui oserait me dire que la situation générale est meilleure qu’en 1969 ? Qui ?
Nous sommes passés d’une situation inquiétante à un état du monde angoissant. Tous les grands équilibres (de la planète, pas de notre minuscule pays) sont proches d’un point de rupture qui peut nous mener au chaos général.
Et FNE continue de siéger, impavide, dans toutes les structures que l’État, son financier principal, lui désigne. Je viens de lire
une « lettre » de FNE à notre président SARKOZY sur les biocarburants, que je juge déshonorante pour nous tous (ici). Usant de tournures alambiquées, ce texte, qui aborde la question de la faim de manière incidente, ne réclame même pas l’arrêt des
subventions françaises à cette industrie criminelle. Nous en sommes là ! Pas question de mordre la main qui vous nourrit.

Bien entendu, ce bilan calamiteux ne se limite pas à FNE. Un jour peut-être, la véritable
histoire du WWF sera écrite. Et ce jour-là, la surprise sera au programme, croyez-moi.
Car cette association internationale financée par l’industrie n’aura cessé de chercher et de trouver des accommodements avec les pires transnationales.
Par exemple en osant « vendre » à la société l’idée d’un usage soutenable du bois tropical. Ou du soja. Ou des
biocarburants. Cette politique-là est simplement scandaleuse, et tout le monde se tait.
Mais pas moi.

Disant cela, je n’oublie pas que d’authentiques écologistes, dont certains sont des amis, travaillent pour le WWF. Je ne les cite pas, car je ne veux pas les mettre dans l’embarras. Et je ne souhaite pas même qu’ils quittent l’association, car ils y font malgré
tout un travail utile. Mais enfin, regardons les choses en face : le WWF accompagne la marche à l’abîme des sociétés humaines et du vivant.

Greenpeace ? J’ai été membre du Conseil statutaire de ce groupe pendant des années.
Ne me demandez pas ce que c’est, car je l’ignore. Pour moi, cela signifiait participer à des réunions inutiles, une à deux fois par an. Ce qui me reste de Greenpeace, c’est que j’y compte des proches, à commencer par ma chère Katia KANAS, présidente actuelle
en France. Et alors ? Et alors, Greenpeace a suivi une pente redoutable, et peut-être inévitable. Les sociologues qui étudient l’histoire des associations parlent classiquement
de deux phases. La première, dite « charismatique », est celle des fondateurs et de l’exaltation. La suivante est celle de « l’institutionnalisation ». Nous y sommes.

Pour ce que j’ai pu voir, Greenpeace n’est plus. Les cinglés de 1971 voguaient à bord du Phyllis Cormack en direction de l’Alaska, pour y occuper le site des essais nucléaires américains. Ceux d’aujourd’hui gèrent la manne du fundraising, méthode
éprouvée pour récolter du fric auprès de millions de donateurs. Certes, et ce n’est pas rien, Greenpeace ne dépend ni de l’État ni de l’industrie. Mais ses cadres supérieurs,
souvent recrutés par petite annonce hors du mouvement écologiste, sont des cadres supérieurs.
Et Greenpeace-France est une PME de l’écologie, tristement incapable, par exemple, de mener la bagarre pourtant essentielle contre les biocaburants. Dieu sait
pourtant que je les y ai invités !

Toutes les tendances de cette écologie officielle, plus quelques autres que je n’ai pas le temps de citer, se sont retrouvés à la table de BORLOO et KOSCIUCKO-MORIZET l’automne
dernier. Je veux parler du Grenelle de l’Environnement, bien sûr.
À cette occasion, le mouvement a montré où il en était, c’est-à-dire au même point qu’en 1969. C’est-à-dire bien plus bas en réalité. Car c’est une chose de croire au Père Noël quand on est un gosse qui découvre le monde. Et une autre quand on approche des quarante ans.

Ce mouvement aura bientôt quarante ans, en effet, et c’est le mien. Ma famille. Je ne suis pas partisan de la table rase, qui n’est que fantasme. Mais d’évidence, il est temps
de faire un bilan. Selon moi, il est limpide : nous avons échoué, tous, à empêcher l’emballement de la machine à détruire la vie. Il est donc certain que les moyens utilisés
ne sont pas adaptés au seul objectif qui vaille. Je ne crois pas, en effet, qu’on puisse se contenter de risettes de BORLOO, de bises de KOSCIUCKO et de passages à la télé. À moins que je sois le roi des imbéciles, et que personne ne m’ait prévenu du changement de programme ?

Nous avons échoué, soyons sérieux. Il faut le dire, il faut l’écrire, il faut même le proclamer. Sur cette base-là, essentielle, il s’agira de reconstruire un mouvement différent, plus fort, plus conquérant, partant avec ceux qui le voudront à l’assaut du ciel,
pour la restauration du monde vivant. Je vous lance donc, je me lance aussi, bien sûr, un appel au sursaut. Arrêtons la dégringolade. Ouvrons les yeux, fermons la télé, et osons dire cette évidence que le roi écologiste est nu. Pour commencer. »

Le site Internet de Fabrice NICOLINO :
http://fabrice-nicolino.com/index.php

Publié dans Mouvement écologiste, Politique

2 commentaires

  1. FN est toujours aussi pugnace, et il a certainement raison. Cependant, je pense etre bien placé pour commenter ses conmmentaires, apres 17 années passées à la présidence de la FRAPNA.

    Certes, il y a eu institutionalisation, et ceci est inévitable dans la société telle q’elle est, tant par sa structuration administative, que dans sa composition intrinseque: le « grand public ».

    Et c’est là où je ne suis plus d’accord avec FN. Car il y a 40 ans, bien peu de personnes avaient une sensibilité « écologiste » en France. Et ceci a changé. Un peu. Grace à l’opiniatreté de quelques uns (dont je suis), et surtout grace à la structuration des APN, et malgré l’incapacité indécente de l’Education dite Nationale dans les domaines environnementaux(malgré les efforts louables de nombreux enseignants en son sein!).

    Il est bien de dénoncer les insuffisances. MAis il serait encore mieux de définir comment y faire face, et FN ne le fait pas. Pas plus que ne savent le faire, ni moi ni les « autres », ces APN qui ne peuvent que tenter de réagir de façon constructive plutot que de proner une révolution impossible, marginale et inefficace de ce fait.

    Pour moi, tant que les occidentaux du Nord que nous sommes, alliés maintenant aux Asiatiques frénétiques du « développement » ne verront que LEUR DD, LEUR confort, LEUR KROISSANCE, la planete sera mise à sac. ET ceci n’est pas pret de changer…

    En attendant, je préfère continuer le dialogue et consacrer mes efforts aux amis du SUD « sous développé », en Afique et en Amerique latine. Avec ceux qui ont encore quelques bribes de culture traditionnelle, en lien vital avec la nature que nous daignons leur laisser… (Voir le témoignage vidéo : {{« Peuples Indigenes: humanité et environnement durables »}} tournée à Johannesbourg en 2002.)

    Ce qui ne nie pas pour autant la nécessité d’agir au sein des institutions, de façon professionnelle et présente comme le font FNE, le WWF Greenpeace et les autres.

    1. Qu’il est difficile de faire un bilan !

      Je partage en partie le bilan de Fabrice Nicolino et trouve intéressante la réaction de Pierre Baudouin (que je salue).

      J’ai juste envie de vous dire que je fais parti de cette génération qui a découvert l’environnement en 1982, en arrivant à Grenoble. J’ai appris beaucoup de choses grâces à la FRAPNA et au CORA.

      Pourtant, j’ai laissé ces associations de côté.
      Pourquoi ? Parce que, comme partout, il y avait un pouvoir à prendre et des gens qui le voulaient ! Je voulais bien donner du temps, mais pas pour n’importe qui ni n’importe quoi. J’ai vu un directeur de la Frapna, en 1983, trouver normal qu’un botaniste de la Frapna cueille des espèces protégées ! J’en suis parti. J’ai vu une exposition sur les araignées faite par un type formidable, dont personne n’a parlé lors de l’inauguration et les journaux qui étaient trop occupés à féliciter présidents d’associations et président de conseil général.

      De plus, je me suis rendu compte qu’il ne faut pas parler d’écolo, mais d’écolos. Je précise ma pensée. Lorsque je parlais de centrale nucléaire à des botaniste, ils me répondaient que ce n’était pas le sujet de leur réunion de botaniste. Ce qui veut dire que beaucoup de gens se retrouvent dans des associations de protection de la nature en n’en acceptant qu’une partie. Que de cloisonnements et de globalisation (pour les associations qui souhaitent être prises au sérieux).

      Je ne développerai pas plus l’aspect dysfonctionnements du monde écolo et je passe à ce que je trouve meilleurs.

      Pour ma part, j’ai réussi à me diriger dans une filière de protection de la nature. J’ai continué et je continue toujours à faire que le maximum de gens et surtout de jeunes découvrent la nature et s’approprient ce Patrimoine Naturel.

      Par contre, je me refuse de leur imposer une manière de voir les choses. Je leur apporte des éléments de réflexion, mais je m’interdit de leur inculquer quoi que ce soit. Un fils de chasseur peut avoir des idées différentes des miennes et concourir, autant que moi à la protection de la nature ! Là, on touche aux idées reçues des écolos.

      Le fondement même des échecs du monde « écolo » est peut-être d’estimer être le seul à savoir ce qui était bon. Je ne le renie pas, j’ai aussi été, à un moment donné comme cela.

      J’estime qu’il existent des mots « tartre à la crème » comme Grenelle de l’Environnement ou développement durable que chacun peut tourner dans le sens où il l’entend.

      Toutefois, dans le sens le plus couramment admis, le développement durable a trois aspects : la nature, le social et l’économique. Le monde écolo, dans toutes ses diversités ne s’est souvent attaché qu’à un seul de ces aspects. Tout comme les « révolutionnaires » ne s’attachaient qu’à un seul de ces aspects. Quant au monde économique, il exclut systématiquement les autres, car le profit est au centre de son fonctionnement. On en a un triste exemple avec le renflouement des banques par les citoyens, alors que de grosses prises de bénéfices profitent à quelques-uns.

      En guise de conclusion, je dirai effectivement que le mouvement écolo a failli, parce qu’il est humain (avec les ambitions particulièrement tenaces de certains), parce qu’il a considéré qu’il était bon (et les autres mauvais). Toutefois ses idées sont passées dans notre société, et, en cela, il a partiellement réussi.

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