Qui a peur de l’open access ?

Tribune publiée dans Le Monde.fr par une communauté de responsables d'universités, d'enseignants-chercheurs, d'éditeurs et de responsables de bibliothèques.

Tribune publiée dans Le Monde.fr par une communauté de responsables d’universités, d’enseignants-chercheurs, d’éditeurs et de responsables de bibliothèques.
En juillet 2012, la Commission européenne a émis une recommandation relative à la publication en accès ouvert (c’est-à-dire gratuit pour le lecteur) des résultats de la recherche scientifique financée sur fonds publics (Lire Le Monde du 28 février 2013). La Commission considère en effet qu’une telle démarche est nécessaire pour renforcer la visibilité de la recherche européenne à l’horizon 2020, en levant progressivement les obstacles qui se dressent entre le lecteur et l’article scientifique, après un éventuel embargo de six à douze mois.

Cet avantage, l’Amérique latine, par exemple, l’a déjà saisi depuis une décennie en lançant de puissantes plateformes de revues en accès ouvert. Scielo et Redalyc, qui comptent à elles deux près de 2 000 revues ont considérablement gagné en visibilité grâce à l’accès ouvert : le portail brésilien Scielo est désormais plus consulté que l’américain Jstor. Ces exemples montrent que l’accès ouvert change le rapport de forces dans un monde dominé par des groupes détenant des portefeuilles de milliers de revues majoritairement de langue anglaise : il ouvre la porte à ce qu’on peut appeler une véritable bibliodiversité en favorisant l’émergence d’une pluralité de points de vue, de modalités d’édition, de paradigmes scientifiques, de langues.

ETRE EN TÊTE DU MOUVEMENT
Certains acteurs français de l’édition de revues en sciences humaines et sociales (SHS) se sont émus de ce qu’ils ont perçu comme une menace pour un modèle économique fragile. En fait, il serait souhaitable d’analyser précisément l’activité de ce secteur en identifiant les sources et modes de financements directs et indirects, publics et privés, de cartographier les rôles des différents acteurs en cernant la plus-value apportée par chacun afin de déboucher sur une véritable analyse des coûts.

Craindre l’accès ouvert nous paraît relever d’une vision étroite et, pour tout dire, erronée de l’avenir. Isoler, aujourd’hui, les SHS dans un espace spécifique ferait de ce dernier un conservatoire voué à la disparition. Selon nous, les SHS peuvent au contraire se placer à l’avant-garde de ce mouvement d’ouverture, en raison même de la demande sociale grandissante dont elles sont l’objet (nous estimons le cumul des visites sur Cairn, OpenEdition, Erudit et Persée à environ 10 millions de visites mensuelles !). Les inquiétudes exprimées par nos amis et nos collègues sont à cet égard largement infondées. Non seulement la part des ventes hors des institutions d’enseignement supérieur et de recherche est faible dans l’économie des revues SHS qui reste très largement subventionnée directement ou indirectement par des fonds publics, mais il existe aujourd’hui des modèles économiques nouveaux qui renforcent la position des éditeurs sans pour autant faire payer les auteurs, comme le démontre le succès du programme Freemium promu par OpenEdition, une initiative française.

Des solutions permettant de financer une édition électronique ouverte de qualité sont en train d’être inventées et de prouver leur efficacité, de Scielo à Public Library of Science (PLOS), de Redalyc à OpenEdition. Il serait désastreux que les SHS se placent en retrait de ce puissant mouvement d’innovation qui reconfigurera sans doute durablement le paysage scientifique; elles doivent au contraire faire partie des disciplines en tête de ce mouvement, comme dans les mondes hispanophone et lusophone. La résistance de certains de nos collègues à cette évolution paraît être un calcul à trop court terme face aux gains scientifiques, pédagogiques potentiels et, in fine, à la démocratisation de l’accès au savoir.

En savoir plus :
– Lire la suite de la tribune du 15/03/2013 sur leMonde.fr/sciences
– Participer à la pétition : http://iloveopenaccess.org/
– Participer à l’Appel à témoignages « Chercheurs, quels sont selon vous les défauts du système actuel de diffusion des connaissances ? » sur leMonde.fr/sciences.

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Image d’illustration : extrait de l’infographie du Monde (voir en grand format).

2 commentaires

  1. Enfin une bonne réaction à ce qui constitue un vrai scandale, et une fracture numérique colossale mais invisible.

    Les instituts de recherche payent actuellement la peau des fesses pour assurer à leurs chercheurs l’accès aux revues scientifiques. Mais pour limiter les coûts, les labos n’ont accès qu’aux revues de leur domaine. Ainsi un chercheur en botanique n’a pas accès aux revues de chimie, et encore moins de sciences humaines. Autrement dit, il est pratiquement impossible de pratiquer l’interdisciplinarité tant souhaitée dans les discours.

    De plus, impossible d’être chercheur indépendant (ou même retraité). Si vous n’êtes pas relié à un labo de recherche, vous n’avez accès à rien. Vive la démocratisation de la science et la science citoyenne !

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