La petite histoire du Canadensium Plantarum, ouvrage botanique méconnu #MissionBotanique

Le Canadensium Plantarum pourrait être un ouvrage comme un autre, cependant ce n’est pas le cas, s’il est spécial, c’est parce que sa composition s’inscrit dans un contexte particulier et qu’il en est d’une certaine façon le reflet.
Canadensium Plantarum par Jacques-Philippe Cornut
Canadensium Plantarum par Jacques-Philippe Cornut

Qu’est ce que le Canadensium plantarum ?

Publié en 1635, le Canadensium Plantarum s’inscrit dans un mouvement de retour à la botanique de terrain. En effet, jusqu’au XVe siècle ce sont encore les écrits de botanique médicale des « Anciens » (c’est-à-dire de Galien, Dioscoride, Théophraste) qui font autorité dans les facultés de médecine. Ces ouvrages ont traversé le Moyen-âge en passant de copistes en copistes et ont vu leurs pages s’emplir de fautes et d’inexactitude rendant toute identification botanique compliquée.

A la fin du XVe siècle on note une revalorisation de la botanique de terrain, liée à l’émergence d’une classe bourgeoise érudite exerçant des professions proches du travail manuel, ainsi ce sont de nouveaux types d’ouvrage qui apparaissent sous l’impulsion d’une nouvelle génération de savants (Jacques Dalechamps, Jean et Caspard Bauhin, Charles de l’Ecluse, Lobelius etc.). Le changement de posture intellectuelle, liée en partie à l’imprimerie, permet une diffusion plus rapide des objets de savoir et participe à l’émergence d’une science botanique autonome de la médecine basée sur l’observation des naturalistes.

C’est dans cet espace intellectuel en mutation que naissent de nouvelles formes d’ouvrage sur la botanique. Au XVIIe siècle, la botanique a le vent en poupe, bien plus que la zoologie par exemple. Le développement des jardins permet de facto le développement de la science botanique et la diversification du support de la connaissance (Flores régionales, recueil d’herborisation etc.)

Des souverains, des princes et des savants sont propriétaires d’un jardin dont la beauté est le miroir de leur puissance. On y cultive très tôt yuccas, aubergines, rhubarbe d’orient, ipomées et fruits de la passion et ces érudits mandatent de nombreux artistes afin de garder une trace de la diversité et de la beauté de leur jardin. L’apparition du jardin du Roi à Paris (en 1635) suscite la publication de nombreux ouvrages, allant du livret de recueil de planches destiné aux brodeurs aux catalogues de plantes médicinales.

Parallèlement à ce contexte intellectuel, deux siècles d’exploration de nouveaux territoires ont influencé le passif culturel des érudits. Dans les années 1630, le Canada français devient à la mode (peut-être influencé par la politique coloniale du cardinal Richelieu) et on note une recrudescence de la publication d’ouvrage sur cette partie du monde, mais les recueils sur la flore du Canada restent rares et le Canadensium Plantarum fait figure de pionnier en la matière.

Et Jacques-Philipe Cornut ?

Si le nom de Jacques-Philippe Cornut vous est inconnu c’est bien normal, son ouvrage n’a pas marqué les esprits sur le territoire français, le nom de Cornutia vous est peut-être plus familier. En effet, ce groupe d’espèce de la famille des lamiacées endémique d’Amérique Centrale (on le retrouve néanmoins un peu plus au nord et un peu plus au sud ainsi que dans les Antilles) fut nommé par le naturaliste Charles Plumier en 1753 en l’honneur de l’auteur du Canadensium plantarum.

De Jacques Philipe Cornut, nous ne savons presque rien. Né autour de 1600, fils et frère de médecin, il entame des études de médecine à la faculté de Paris (connue pour son approche végétale de la pharmacopée) d’où il sort diplômé en 1626. Très proche dans un premier temps avec le médecin et épistolier Guy Patin (1601-1672) avec qui il a effectué ses études, Jacques-Philippe Cornut est décrié par ce dernier quand il commence à user de la pharmacopée émétique (enseignée à la faculté de Montpellier et farouchement combattue par celle de Paris). En 1651 il meurt en s’administrant une trop grande quantité d’Antimoine, dont il voulait prouver la non-dangerosité.

Attardons-nous maintenant sur le contenu de l’ouvrage. Le Canadensium Plantarum est composé de deux parties. Une première découpée en chapitre s’applique à décrire scrupuleusement 89 espèces de plantes qu’il a pu observer dans les différents jardins de la ville (principalement ceux de Guy de la Brosse et celui de Jean Robin sur l’île de la cité) et une seconde partie dressant une liste par lieux-dits de la flore de Paris et ses alentours.

Si le titre de l’ouvrage semble explicite (L’histoire des plantes du Canada qui n’ont jamais été décrites) et que la méthode de l’auteur semble être basée sur l’observation, l’auteur n’a jamais mis les pieds au Canada, ni dans aucun des pays dont il décrit la flore. Après avoir établi un concordancier entre les plantes décrites par ce médecin parisien et les espèces supposément décrites, nous avons pu constater que seulement 36 des 89 espèces mentionnées étaient importées du Canada (Le Canada contemporain de Cornut comprends l’Acadie, le Canada actuel et la Louisiane).

Dans son ouvrage Jacques-Philippe Cornut décrit en réalité des plantes provenant de quatre grandes régions du monde, à savoir : l’Amérique du Nord, l’Afrique du Sud, le Moyen-Orient et l’Europe dans une moindre mesure. Un fait particulièrement surprenant puisque Jacques-Philippe Cornut met en avant le fait de traiter des plantes du Canada comme le suggère le titre qu’il donne à son ouvrage.

Canadensium Plantarum par Jacques-Philippe Cornut
Canadensium Plantarum par Jacques-Philippe Cornut

L’origine des plantes de l’ouvrage

Ces ouvrages présentent un intérêt non-négligeable parce qu’ils attestent à un instant T de la diversité présente dans les jardins. Cette diversité est inextricable du contexte historique puisqu’en fonction du type de plantes, il est possible d’estimer grâce aux archives la date de leur arrivée en Europe.

Les périodes d’introduction de plantes « étrangères » en Europe correspondent aux périodes d’ouverture des routes commerciales qui permettaient l’accès aux pays où ces espèces poussaient à l’état sauvage, ou encore sous forme cultivée. Par exemple dans les années 1560 à 1620 ce sont les échanges commerciaux avec la partie est de l’Europe et le Moyen-Orient qui sont privilégiés et l’on voit l’introduction en Europe de nombreuses plantes à bulbes (Tulipes, Lys et Crocus principalement) dont le moindre plant, au cours le plus haut pouvait se vendre jusqu’à 100 fois le salaire annuel d’un artisan spécialisé.

L’auteur a pu observer un certain nombre d’espèces Cyclamen d’orient (Cyclamen persicum L.) ou la primevère turque (Primula vulgaris var. sibthorpii) dans les jardins parisiens ou elles étaient très présentes. En 1635, lors de la publication de l’ouvrage, c’est la période dite « virgino- canadienne » qui bat son plein (la période d’introduction des plantes du nouveau monde débutant en 1620) et ce sont sûrement les plantes originaires de cette partie du monde qui sont le plus représentée dans les jardins parisiens.

Les plantes canadiennes de l’ouvrage, qui compte pour la majorité des plantes du Canadensium Plantarum sont pour la plupart des plantes à large amplitude écologique. Ce sont des espèces assez communes que l’on peut rencontrer dans toute la partie est du pays ce qui correspond aux écosystèmes des forêts tempérées et maritimes d’Amérique du Nord. Certaines espèces ont des amplitudes écologiques plus faibles en raison de leurs besoins : Adiantum Pedatum L., Eutrochium dubium L., Robinia pseudoacacia L., Uvularia perfoliata, Trillium grandiflorum L., mais elles ont comme point commun avec les autres espèces plus communes d’êtres trouvables dans les plaines humides de la région des Grands Lacs et dans la vallée du Saint-Laurent dans une moindre mesure. Nous pouvons alors supposer que c’est à cet endroit qu’elles furent herborisées il y’a de cela plusieurs siècles.

D’autres plantes représentées dans l’ouvrage de Cornut sont originaire de l’actuelle Afrique du Sud. Endémique de cette région, il est donc impossible qu’elles viennent d’un autre endroit. Or, la période dite du « Cap » ne commence qu’à la fin du XVIIe siècle (1687) avec l’établissement des comptoirs hollandais au Cap. Nous pouvons donc raisonnablement supposer que comme Jacques-Philippe Cornut a pu examiner au moins six espèces provenant de cette région plus de cinquante ans avant l’ouverture de la route commerciale entre l’Afrique du Sud et les Pays-Bas, que les exportations des plantes du Cap de Bonne Espérance commence à l’aube du XVIIe probablement par l’entremise de marchands portugais.

Le texte de l’ouvrage, quant à lui, nous donne d’autres indices pour déterminer par exemple la variété d’une espèce et de connaître plus précisément l’endroit d’où elle est originaire. C’est le cas de l’Apios americana, connu sous le nom d’Haricot-Patate. Cet Apios Americana serait originaire du Sud de l’Amérique et se rangerait parmi les nombreuses plantes non canadiennes de l’ouvrage de Cornut. En effet les recherches récentes en génétique des populations (Anne Bruneau, Gregory Anderson, Reproductive biology of diploid and triploid Apios Americana in American Journal of Botany, December 1988 ) démontrent que l’Apios Americana est triploïde dans toute la partie nord du continent, c’est-à-dire qu’il ne produit pas de graines, et qu’il est tributaire de l’action humaine pour sa reproduction, seulement, le spécimen que décrit Jacques-Philippe Cornut dans son Canadensium Plantarum aurait poussé « à partir d’une graine, contenue dans une légère gousse et semée avec les soins appropriés dans un vase en terre, s’est développé en l’espace de quatre ans une des plantes les plus vivace ». Celle-ci, possédant des graines, serait donc une espèce diploïde que l’on ne trouve qu’au sud de l’actuel Massachussetts

Un témoin de l’évolution de la taxonomie

Dès le XVIe siècle, la problématique du choix des noms des plantes dans les traités d’histoire naturelle est complexe. Nommer une plante, ou bien un animal, est un acte performatif. Le nom en effet recèle une partie de l’essence de l’espèce. Le savant du XVIIe à l’instar de celui de la Renaissance garde à l’esprit la dénomination première des êtres vivants par Adam. Cependant l’épisode de la Tour de Babel a corrompu le langage et le travail de l’érudit est donc de restaurer leur nom antique. Ainsi le nom doit coïncider au plus près avec l’essence même de la plante, d’où l’utilisation de longs polynômes afin de cerner au plus près toutes les caractéristiques de la plante.

L’on attribue à Carl Von Linné, dans un sens à juste titre, la mise au point du système de nomenclature binominale (nous parlerons ici exclusivement de botanique). Si cela est malgré tout exact, la réalité est cependant plus complexe. L’utilisation de binôme pour nommer des plantes est en hausse au cours du XVIIe siècle et cette pratique tend à se normaliser.

En effet dans l’ouvrage de Paul Reneaulme Specimen Historiae Plantarum qui contient la description de 108 plantes, un certain nombre de celles-ci apparaissent sous une forme binominale comme le Quercus Robur et la Viola odoratae. Dans le Canadensium Plantarum les formes binominales sont assez présentes, à hauteur de 26%. Cependant la forme trinominale est la plus utilisée dans l’ouvrage de Jacques-Philippe Cornut, en effet, 50% des espèces présentes sont dénommées via un nom de genre suivi de deux épithètes, mais dans la moitié des cas la dernière épithète est un qualificatif dont le but est d’indiquer la provenance.

Et de la classification ?

Asarum canadense d'après Jacques-Philippe Cornut, 1685.
Asarum canadense d'après Jacques-Philippe Cornut, 1685.

Les systèmes de classification sont en perpétuelle évolution, ils se modifient au cour du temps afin de répondre au besoin des naturalistes. La méthode de classification de Jacques-Philippe Cornut se base sur plusieurs critères comme la forme des feuilles, la forme du tubercule, la forme de la tige, le goût etc. Mais finalement ce n’est pas le cœur de son propos, puisque son objectif n’est pas d’établir une classification fixe, mais de rattacher des espèces au demeurant inconnue à des espèces connues du monde occidental afin de les intégrer dans le système cohérent de la création divine. Les plantes sont ainsi rattachées à un genre.

Dans la catégorie des Polygonatum, il classe toutes les plantes canadiennes qui sont caractérisées par un rhizome coudé, une longue tige aérienne, avec de nombreuses feuilles alternes et des rangées de petites inflorescences. Il baptise une plante récemment reçue Hedysarum et la classe ainsi dans cette famille pour des raisons morphologiques : « j’ai cru préférable de la mettre [l’Hedysarum triphyllum canadense] dans la catégorie de l’Hedysarum à cause de sa gousse articulée », ce qui est en effet la caractéristique de rattachement au genre des Fabacées dont fait partie l’Hedysarum. S’il est annoncé dans la préface que Jacques-Philippe Cornut a donné lui-même les noms des plantes représentées. Dans beaucoup de cas, il modifie des appellations déjà existantes (notamment celles présentes dans le catalogue de Guy de la Brosse ) en les raccourcissant.

En conclusion Jacques-Philippe Cornut et son Canadensium Plantarum n’ont eu qu’une courte vie active et n’ont pas occupé une grande place dans l’histoire de la botanique. Cependant si l’ouvrage n’est pas tellement novateur, au regard des autres publications de l’époque il est par bien des aspects d’une grande qualité. En effet Jacques-Philippe Cornut a produit un véritable compte rendu d’expérimentation botanique. Il ne s’est pas contenté de recopier, ce que les auteurs ont pu dire d’un genre de plante. Il s’est déplacé dans les différents jardins botanique que comptait Paris en ce début de XVIIe siècle, il a observé ces plantes sous toutes les coutures, de l’inflorescence à la racine, de jour comme de nuit et en différente saisons. Il les a découpés, frotté et pour une bonne partie goutées.

Fort de sa démarche d’expérimentateur, il a sauvegardé ses observations pour permettre au lecteur de comprendre la morphologie de la plante aussi bien que s’il était sur place grâce à une démarche didactique dans sa rédaction qu’il accompagne le plus souvent de gravures de très bonne facture.

L'autrice de cet article

Cet article a été écrit par Marine Sabadach, étudiante en master Epistémologie, Histoire des sciences et techniques.

Il vous est proposé dans le cadre de la #MissionBotanique lancée par Tela Botanica. Plusieurs articles sur l’histoire de la botanique vous sont proposés dans le cadre de cette campagne de communication.

4 commentaires

  1. Merci pour le partage. Ne maîtrisant pas bien l’anglais je n’ai pas pu accéder aux sources.
    Par contre j’ai lu votre mémoire très riche en informations. Le canadensium plantarium
    est un ouvrage atypique qui a sa place, en ce sens qu’il lutte contre la pensée unique.Bien à vous. R. Marck

  2. Bravo et merci pour cet article détaillé.
    Quelques remarques :
    – Le Cyclamen d’Orient a pour nom scientifique : Cyclamen persicum.
    – Robinia psoeudoaccacica a pour orthographe correcte Robinia pseudoacacia.
    – Le Massachusetts est situé relativement au nord de l’Amérique du Nord, et l’Apios americana diploïde a pu provenir malgré tout d’Amérique du Nord comme l’indique l’auteur.
    Ces petites inexactitudes sont cependant très peu de choses comparé à tout ce que l’on apprend dans cet article fort intéressant !

    1. Merci pour ces commentaires et pour ces corrections, elles sont très précieuses ! Et surtout elles me permettent de diriger mon travail dans le bon sens.
      Bien a vous tous.

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