Savez-vous comment s’édifie un arbre ?

Ou plutôt connaissez vous le phénomène de la réitération ? Ou avez vous entendu parler de l’arbre coloniaire ? Aujourd'hui, Rachel Casimir vous explique et illustre le phénomène de réitération, une approche architecturale de l'arbre !

En quelques mots simples

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Illustration d'un réitérat, CC BY -NC-SA, illustration de l'auteure

La réitération, c’est comme une nouvelle naissance dans l’architecture de l’arbre !
Les arbres évoluent tous selon un modèle, une « forme » architecturale bien définie et programmée. Elle est inscrite dans leurs gènes.

Cependant, ce programme est parfois interrompu ou modifié par de petits accidents ou stress qu’un arbre peut subir dans sa vie : gel, neige, sécheresse, taille… autant d’événements qui peuvent condamner une branche par exemple.

Mais les arbres disposent de ressources insoupçonnées pour tenter de reprendre le cours normal de leur constitution.

La « réitération » est une stratégie primordiale dont disposent certains arbres (principalement les feuillus qui sont les arbres les plus évolués « évolutivement » parlant).

Le principe

Les arbres à stratégie coloniaire augmentent leur volume en dupliquant plusieurs fois leur propre architecture (soit x répliques du 1er modèle tronc et houppier). Ainsi, le tronc d’origine et les troncs réitérés forment l’architecture définitive de l’arbre.

Explication ci-dessous de Francis Hallé, extraite du livre Plaidoyer pour l’arbre, Éditions Actes Sud, 2005.

« En 1972, le botaniste forestier A. Oldeman a nommé « réitération », le mécanisme par lequel, à partir d’une unité architecturale initiale issue d’une graine, se met en place un groupe d’unités équivalentes. Au début de son existence, et pendant une période qui varie selon l’espèce, un arbre a toujours une architecture unitaire ; ensuite d’autant plus tôt que l’environnement est favorable, notamment en ce qui concerne la lumière, d’autres unités architecturales viennent s’ajouter à la première et dorénavant, l’arbre continuera indéfiniment à accumuler des unités réitérées.»

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Un petit croquis extrait du livre de Christophe Drenou, Face aux Arbres, Editions Ulmer, 2019.

Ainsi s’explique la réitération spontanée de l’arbre…

L’arbre se développe donc en dupliquant sa 1ère forme pour atteindre l’état d’arbre coloniaire, soit une colonie d’arbres !

Pour autant il existe aussi une réitération traumatique…

Lorsque l’arbre est en état de stress ou blessé, l’arbre développe une réitération traumatique !

Il fait alors apparaître de nouvelles pousses à un endroit inhabituel. Par exemple, il émet une tige à coté d’une blessure.

Mal aimées, ces nouvelles pousses sont appelées par les arboriculteurs fruitiers « gourmands » car leur vigueur tire la sève et amoindrit la production en fruits. Elles portent aussi le nom de « rejets » pour les élagueurs du fait de leur repousse vivace.

Les récentes études scientifiques en arboriculture leur préfèrent le terme de « suppléants ».

En effet, ces réitérations traumatiques sont émises par l’arbre pour « suppléer » à l’état de stress qu’il rencontre, dans le but de compenser puis enfin de restaurer son modèle d’architecture.

Quelques exemples de réitération traumatique en image

Le cas d'un tilleul en mal de verticalité

Ce tilleul, Tilia platyphyllos, très incliné a développé un suppléant au niveau d’une blessure (dont on peut voir le bourrelet de recouvrement sur le croquis). Ce suppléant inscrit isolément le long de son tronc rétablit également une verticalité à cet arbre. Sans oublier que tout nouveau suppléant ajoute un supplément de photosynthèse et de réserves nutritionnelles à l’arbre.

Il est possible de distinguer clairement la réitération de son architecture, telle la nouvelle naissance d’un nouvel arbre à part entière sur ce tronc…

…un nouvel être vivant saisissant !

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Un exemple de réitération sur un tilleul CC BY-NC-SA, illustration de l'auteure
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Dessins d'observation, CC BY NC SA, illustration de l'auteure

Mais le sort de ce suppléant en a été décidé autrement.

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La réitération avortée par la main de l'Homme... CC BY-NC-SA, illustration de l'auteure

Le cas d’un charme qui abandonne son tronc initial.

Ce charme (Carpinus betulus) semble avoir trouvé comment remplacer son tronc
actuellement en proie à un champignon lignivore. Le champignon, qui parait être un
ganoderme, et qui se trouve en partie hypogée, pourrait avoir bien endommagé
radicalement ses racines. En effet, ce type de champignon induit une pourriture blanche
sélective du bois de cœur et des racines. Il peut ainsi induire une destruction du pivot
central qui assure l’ancrage de l’arbre.

Cet arbre contourne habilement cette mort à venir en assurant fièrement une descendance
depuis son collet.

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Le charme réitéré, CC BY NC SA, illustration de l'auteure

Et le nouvel arbre édifié par le tronc initial a rejoint la cime de celui-ci, assurant sa survie.

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Houppier du charme, CC BY-NC-SA, Illustration de l'auteure

Edifiant, non ?

Voici pourquoi tout acte de taille n’est pas anodin dans la vie et la mort d’un arbre.

La capacité de résilience d’un arbre vis à vis de maintes conditions de stress est immense.

L’architecture d’un arbre est toujours ordonnée et utile même si l’aspect désordonné d’une tige peut nous sembler inapproprié.

Cette tige là peut sauver l’arbre… et l’arbre nous survivra.

Quelques mots sur l'article et l'auteure

Cet article a été rédigé par Rachel Casimir, conseillère en gestion des arbres de parcs et jardins et pour la conception de parcs, jardins et forêts dans le bureau d’étude Arbre Patrimoine.

L’article fait suite à l’appel à contribution pour écrire des articles sur les arbres, qui est maintenant terminé. Toutefois, si le thème vous intéresse, n’hésitez pas à publier vos articles à ce lien ou sur le forum du projet Auprès de mon arbre, qui regroupe plusieurs observatoires citoyens sur le thème de l’arbre ! A très vite !

10 commentaires

  1. N’y a-t-il pas des professionnels de la taille qui, loin d’imposer un modèle de taille, observent et s’adaptent afin de soulager un arbre dont les tentatives de réitération ou de repousse suite à un évènement, l’ont conduit à une impasse ou à un déséquilibre fatal ?

    1. Mon prof de botanique le dr jean Motte à Montpellier disait en 1963 dans son cours
      Un arbre tend à restituer sa forme !

  2. Très intéressant, mais j’ai aussi lu un article surprenant (en tout cas pour moi) sur les têtards, des coupes qui semblent bénéfiques à certains arbres. Chez nous (Cantal, à 1100m d’altitude), seuls quelques frênes bordent encore les prairies des plateaux. A la maison, ils ont subit des sécheresses à répétition ces dernières années et le bout des branches est sec. Je me demandais s’il n’était pas temps de tailler un peu nos frênes pour les soulager de ces bouts de branches mortes. Pas comme certains paysans qui ne laissent que le tronc, qui reprennent très bien, mais je trouve ça moche. Merci de me dire ce que vous en pensez.

  3. Bravo c’est bien écrit et important de le rappeler. Quant à savoir si cela va changer le comportement de gens auto-proclamés élagueurs c’est une autre histoire, pourtant rien n’empêche qui que ce soit de progresser dans ses connaissances.
    J-François Larché

  4. Bonjour,

    Je chipote peut-être, mais juste 2 petites remarques relatives à la 1ère partie « En quelques mots simples »:
    – d’un point de vue évolutionniste, il n’y a pas d’espèce actuelle plus évoluée qu’une autre (toutes ont eu le même temps d’évolution). Une espèce A, concernant un caractère, présentera peut-être plus de complexité que l’espèce B, mais moins de complexité pour un autre caractère… Par ailleurs, la « simplicité » phénotypique peut justement être due à une hyperspécialisation de l’espèce (mode de vie parasite, par exemple); l’espèce en question ne sera pas pour autant non/moins adaptée à son environnement actuel. Bref, les feuillus ne sont pas les arbres « les plus évolués », ils sont juste apparus plus récemment que certains de leurs cousins actuels.
    – concernant le concept de « programme génétique », même si l’on en use régulièrement dans les médias de vulgarisation, cela est regrettable. Le phénotype d’une espèce, ou un caractère particulier (prenons ici, l’architecture de l’arbre) n’est pas le produit d’un prétendu « programme génétique ». Le concept de « programme génétique » a été malencontreusement mis en avant par Ernst Mayr (grand biologiste du XXè siècle que j’admire beaucoup, soit dit en passant), au début des années 1960. L’idée même de « programme » a pu être utilisé parce que les premiers ordinateurs étaient nés un peu avant. En fait, il y a eu « légère » confusion entre codage (génétique) et « programme ». Je ne développerai pas ici, mais je renvois à Henri Atlan, « La fin du « tout génétique »? » (éditions INRA, 1999). Le code génétique n’est pas comparable à un programme, avec un déterminisme allant simplement du génotype au phénotype. Les gènes d’un arbre codent globalement pour des protéines, mais pas pour une architecture. L’architecture de l’arbre n’est pas une propriété codée par ses gènes, elle en est « juste » (et ce n’est pas rien, bien sûr!) une propriété émergente (en interaction avec l’environnement). Les effets épigénétiques permettent des boucles de rétro-actions sur l’expression génétique (sans affecter la séquence ADN). Ainsi, les gènes influencent le phénotype mais ne font pas tout; l’environnement produit des effets épigénétiques et de la plasticité/flexibilité phénotypique. C’est pourquoi le concept de « programme génétique » est erroné et regrettable (parce que renvoyant à un réductionnisme, ne tenant donc pas compte du phénomène d’émergence).

    À part ça, article très intéressant, oui! 😉 Et merci!

  5. Bonjour,
    Ravie d’entreprendre parler du Jardin Botanique fruitier d’Avapessa et de conduite écologique et respectueuse des fruitiers… j’espère pouvoir le visiter un jour !

    Effectivement un arbre tend à restituer éternellement sa forme.
    Il produit des ‘suppléants’ également pour reconstituer des réserves (sucres, glucides) par de nouvelles feuilles. Cette photosynthèse est nécessaire non seulement à son alimentation mais aussi à la constitution de nouveaux tissus autour d’une plaie (bourrelets de recouvrement) suite à une taille ou pour toute lutte contre des pathogènes. Ces stress nécessitent de l’énergie pour la production de bois spécifique ou de tanins…etc
    Les professionnels de l’élagage avertis pratiquent une ‘taille raisonnée’ qui tient compte de la biologie du végétal et de son fonctionnement (taille de bois mort, taille pour la sécurité du public). La profession est malheureusement encore trop peu réglementée…

    Merci Lim pour l’approfondissement du sujet.
    En effet, j’entendais bien par espèce plus ‘évoluée’, l’idée de spécialisation des espèces plus récentes (angiospermes versus gymnospermes) en terme d’adaptation à un milieu et dans leur mode de reproduction.
    En ce qui concerne l’architecture des arbres et les 22 modèles architecturaux connus à ce jour pour expliquer le développement des arbres, je cite Francis Hallé ‘le modèle architectural d’une plante est la série d’architectures qui se succèdent, dans des conditions écologiques stables et non contraignantes, et qui résultent de l’expression de son patrimoine génétique. Il correspond donc à une stratégie de croissance inhérente à la plante et représente l’expression de son programme de développement endogène’ (p31 plaidoyer pour l’arbre).
    Est ce que les récentes découvertes en épigénétique (influence de l’environnement) expliquent une expression de gènes différents qui influeraient également sur le modèle d’architecture de l’arbre ?
    J’aimerais en savoir plus…

  6. Merci pour ces explications enfin je comprends mieux la vie d’un arbre – Ayant lu le livre -« la vie secrète des arbres  » – il ne me manquait plus pour comprendre sa réorganisation lorsqu’il est en danger que votre article Merci

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