Belladone et les sorcières ou histoire d’une beauté fatale

Séverine Breuvart vous propose de partir à la découverte de la belladone, Atropa belladonna, et de ses usages à travers les temps. Cet article est diffusé dans le cadre de notre appel à bénévoles pour la rédaction d'articles ethnobotaniques.
<i>Atropa belladonna</i>
Atropa belladonna par Franz Eugen Köhler - Wikipédia - Domaine public

Une sombre et belle plante !

Quand le naturaliste Carl Von Linné (1707-1778) donne son double nom à la belladone, Atropa belladonna L.1753, il sait que celui-ci est tout à fait approprié. Le savant suédois fait référence à Atropos, une des trois Moires grecques (Parques dans la mythologie romaine), l’inflexible qui coupe le fil de la vie que ses deux sœurs ont fabriqué et déroulé. Le mot belladona renvoie à l’italien Bella donna (belle dame) ou à Bellona, déesse de la guerre romaine dont les prêtres buvaient le jus de la plante.

Cette herbe empoisonnée est une plante herbacée vivace à rhizome de la famille des Solanacées (comme la tomate, la pomme de terre). Elle peut atteindre jusqu’à 1.50 à 2 mètres de hauteur avec un port dense et touffu. La cerise du Diable apprécie les sous-bois et les clairières des bois humides eutrophiles et neutrophiles. On la retrouve dans les régions européennes médianes et alpines ainsi qu’en Afrique du Nord.

<i>Atropa belladonna</i> L.
Atropa belladonna L. par Yoan Martin - Pictoflora Licence CC BY SA

La Belle Dame se caractérise par des feuilles entières, ovales, pointues, pétiolées dégageant une odeur fétide. Les fleurs, hermaphrodites, sont violacées (jaune pour la variété lutea) en forme de cloche, solitaires et pendantes. Les fruits, qui peuvent coexister sur un même pied avec les fleurs d’août en octobre en Europe, sont des baies noires luisantes de la taille d’une cerise présentant un calice persistant de forme étoilée (5 dents). La pulpe est juteuse et violacée. Enfin, les graines sont nombreuses, sombres et de petite taille (moins d’un millimètre) disséminées par endozoochorie (les oiseaux mangent la baie et rejettent la graine par voie digestive).

<i>Atropa belladonna</i> L.
Atropa belladonna L. par Yoan Martin - Pictoflora Licence CC BY SA

Toutes les parties de la plante sont toxiques, les baies en particulier. Celles-ci présentent une saveur douce et sucrée trompeuse. L’ingestion de 5 à 20 baies provoque hallucinations et troubles respiratoires. Une trentaine de baie entraine la mort. Toutefois, bien utilisée la belladone n’est pas fatale. C’est l’herbe magique des sorcières par excellence.

Une herbe aux pouvoirs magiques

Durant l’Antiquité, la morelle furieuse entre dans la composition de breuvages destinés aux prêtres et prêtresses qui souhaitent entrer en transe. Les Ménades (ou Bacchantes chez les Romains) sont des femmes possédées pratiquant des rites orgiaques dédiés à Dionysos (Bacchus). Elles étaient réputées pour la dilatation de leurs pupilles due au mélange de jus de belladone à leur boisson ! Une dose raisonnable les jetait dans les bras des hommes ; une dose plus forte les rendait enragées à en tuer sauvagement leurs amants !

Les magiciennes de l’Antiquité dont Circée, la mère de toutes les sorcières et « experte en drogues et poisons, propres à opérer des métamorphoses » (Homère) employaient la belladone.
Cette solanacée vireuse a également été utilisée comme poison ou médium pour les rites religieux païens des populations de l’Europe du Nord (Dwalberry de dval = transe en l’anglais médiéval).
L’an 1000 et l’ancrage du Christianisme font des femmes, qui ont la connaissance des plantes, des sorcières maléfiques.

Ces sorcières sont en réalité des herboristes qui savent manipuler un bon nombre de plantes contenant des alcaloïdes (principes actifs plus ou moins toxiques) et sont d’excellentes soigneuses. Jules Michelet, dans son ouvrage sur les légendes démocratiques du Nord, qualifie les sorcières de « bonnes » puis de « belles femmes » emplies de sagesse. La belladone est alors LA plante qui accompagne ces femmes dans l’élaboration des remèdes et potions mais aussi dans leurs rites magiques.

<i>Atropa belladonna</i> L.
Atropa belladonna L. par Sylvain Piry Pictoflora Licence CC BY SA

La cerise du diable n’est pas recommandée par Hildegarde de Bingen, abbesse et phytothérapeute du XIIème siècle. « Il est dangereux pour l’homme de manger ou boire de la belladone car elle frappe son esprit et en quelque sorte le tue ! » Elle est tout juste bonne à soigner localement les rages de dents. L’atropine (alcaloïde) contenue dans la plante, possède, outre des qualités, un côté obscur tout comme les sorcières. Ces femmes connaissant les simples utilisaient la belladone pour soigner les douleurs, faire baisser la fièvre et calmer les spasmes digestifs ou respiratoires. Toutefois, ce sont les brouets de sorcellerie qui sont rester célèbres dans l’imaginaire collectif.
En effet, la belladone associée à d’autres plantes mystérieuses et toxiques (jusquiame, datura, mandragore), entrait dans la composition de décoctions destinées à des rites dédiés à la nature aux origines païennes.  Les « pouvoirs » des sorcières s’expliquent alors.

La belladone provoque un sentiment de bonheur, d’intemporalité voire d’être philosophe. Selon la dose, un sommeil aux rêves érotiques ou/et un délire accompagné d’hallucinations et d’excitation fait partie des effets secondaires.  Les fameux onguents « de vol » enduisent des branches d’arbres, qui, chevauchées, permettent le contact entre la potion et certaines parties du corps très irriguées pour une diffusion rapide des principes actifs !  Les témoignages des sorcières après dissipation des effets pouvaient être interprétés. Elles ont eu le sentiment de voler sur leur branche ; plus tard un balai, symbole masculin (le manche) et féminin (la brosse) donc sexuel. Puis les hallucinations ont pu leur faire croire qu’elles conversaient avec des entités de la forêt. Le Diable, les démons et les orgies pratiquées par les sorcières trouvent ici leur origine !

Au XVIème siècle, à Nantes, sept femmes ayant ingéré de la belladone sont entrées en transe pendant trois heures et ont pu relater des événements vérifiables ! Cela n’a pas empêcher leur condamnation à mort !  En 1902, un physicien allemand Karl Kiesewetter retrouve une recette d’onguent de sorcière du XVIIème siècle. Le test est concluant. Vingt-quatre heures de délires et de sommeil sous contrôle : il rêve qu’il vole en spirale !!

La belle aux yeux noirs 

Dans la religion, la femme est susceptible d’être tentée par le Mal. Une part de sorcellerie réside dans son esprit : tentatrice, séductrice. Ces considérations mises de côté, les femmes savent tirer avantage de leur beauté et utilisent des artifices pour la sublimer. Ainsi, à la Renaissance, la belladone sous forme de décoction sert de pommade destinée à blanchir la peau mais aussi à farder les joues d’un joli rosé.

<i>Atropa belladonna</i> L.
Atropa belladonna L. par Hugue Tinguy Pictoflora Licence CC BY SA

Selon la théorie des signatures (la forme ou/et le biotope de certaines plantes induisent la partie du corps ou les maux à soigner), les baies sphériques d’un noir brillant et profond sont semblables aux pupilles.

La « belle donna » prend l’habitude de mettre une goutte de jus de morelle perse pour obtenir ce regard profond et mystérieux (par dilatation de la pupille ou mydriase). Dans son livre, Shakespeare, an insight into his world and its poetry (1959), Chistian Elling cite : « Le nom belladone provient du fait que lesdites gouttes donnent à la femme qui désire plaire les grands yeux, fixes et hypnotiques de Méduse ! ».

Un remède de sorcière moderne

Elle fixe l’œil avant un examen ophtalmologique, arrête les spasmes respiratoires avant intervention chirurgicale, agit sur le système nerveux sympathique et parasympathique et sur le rythme cardiaque. Et bien d’autres indications comme les bouffées de chaleur, la fièvre.
Enfin, l’herbe empoisonnée (atropine) sert d’antidote à certains gaz de combat neurotoxiques (Vx, Sarin). Les militaires et les scientifiques amenés à les manipuler sont munis de seringues auto-injectables.

L’histoire de la belladone et celle des sorcières sont étroitement liées. L’utilisation de la belle dame est millénaire. Les onguents et remèdes à base de belladone des sorcières/herboristes sont toujours présents dans la science médicale et dans l’imaginaire collectif.

Bouteille de verre utilisée pour teinture de belladonne
Bouteille de verre utilisée pour teinture de belladonne par Science Museum, London - Wikipédia CC BY 4.0

Éléments de bibliographie

Bilimoff Michèle, Enquête sur les plantes magiques, Editions Sud Ouest France 2003
Brosse Jacques, La magie des plantes, Albin Michel, Paris 2005
Cunningham Scott, Encyclopédie des plantes magiques, 1987
Elling Christian, Shakespeare, an insight into his world and his poetry, 1959
Lais Erika, Grimoire des plantes de sorcières, Rustica, Paris 2016
Michelet Jules, Légendes démocratiques du Nord, La source.
Michelet Jules, La Sorcière, Lacroix, Bruxelles, 1863
Allain Pierre, Pharmacologie Les médicaments, Cdm Editions 1999

Cet article a été rédigé par Séverine Breuvart dans le cadre de l’appel à bénévole pour écrire des articles sur l’usage des plantes. Si le thème vous intéresse, nous vous invitons à consulter les conditions de participation en cliquant sur le lien ci-dessous et à nous transmettre vos articles à l’adresse suivante : appel_article@tela-botanica.org ! Au plaisir de vous lire !

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