Les quatre hommes de bien : les symboles végétaux du lettré chinois

Nous partons aujourd'hui à la rencontre de l’univers végétal chinois avec les « quatre hommes de bien », quatre espèces symbolisant les vertus confucéennes : la fleur de prunus, l’orchidée, le bambou et le chrysanthème. Cet article a été rédigé par Pascal Médeville dans le cadre de notre appel à contribution ethnobotanique.

Les végétaux dans le culture chinoise

Dans la culture chinoise, les végétaux occupent une place tout à fait particulière. Les « jardins classiques » édifiés à toutes les époques par les lettrés, les jardins des palais princiers ou impériaux, constituent une composante majeure de la civilisation chinoise ancienne. Ils se distinguent souvent par leur grande élégance et par le soin infini apporté à leur construction. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller visiter les jardins de Suzhou, la « Venise chinoise » à propos de laquelle Marco Polo ne tarit pas d’éloges, dont les jardins les plus célèbres ont été ajoutés au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO. Ces « jardins » comprenaient bâtiments d’habitation, plans d’eau, rochers savamment agencés, et bien sûr une sélection soigneuse de plantes et de fleurs.

Vue du Jardin de la Retraite du Couple (耦园 [ǒuyuán]), à Suzhou, classé au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 2000
Vue du Jardin de la Retraite du Couple (耦园 [ǒuyuán]), à Suzhou, classé au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 2000 par Pascal Médeville

Dans la Chine classique, certains végétaux ont bénéficié de la faveur des amateurs, en raison de leur esthétique, mais aussi à cause de leur valeur symbolique. Ils ont souvent été regroupés en « familles », comme les « trois amis de l’hiver » (岁寒三友 [suìhán sānyóu]) (le pin, la fleur de prunus et le bambou) ou les « quatre élégances végétales » (花草四雅 [huācǎo sìyǎ]) (l’orchidée, le chrysanthème, le narcisse et le jonc odorant)… Mais l’ensemble le plus fameux est celui que l’on connaît sous le nom de « quatre hommes de bien » (四君子 [sì jūnzǐ]).

Les quatre hommes de bien

L’homme de bien (君子 [jūnzǐ]) est, chez Confucius, l’idéal atteignable par l’homme (l’idéal absolu, celui du sage (圣人 [shèngrén]) n’était pas à la portée de l’homme du commun). L’homme de bien est celui qui cultive les vertus confucéennes de tempérance, d’humanité, de tolérance, de résilience à l’adversité, d’élégance morale. Ce mot chinois est souvent traduit par le mot « gentleman », mais la notion d’« homme de bien » diffère sensiblement de la notion anglo-saxonne, celle de « gentilhomme » s’en approche plus. L’homme de bien s’oppose à l’homme mesquin (小人 [xiǎorén], littéralement « petit homme »), qui fait fi de la morale et est prêt à tout pour parvenir à ses fins. (Notons que l’homme mesquin n’est pas l’homme de peu : l’homme de bien peut être désargenté, ce sont ses qualités morales qui le distinguent, plus que sa naissance ou sa richesse.)

Dans l’univers végétal chinois, les « quatre hommes de bien » sont quatre espèces qui symbolisent à la perfection les qualités requises pour atteindre l’idéal confucéen. Concrètement, ces quatre espèce sont : la fleur de prunus, l’orchidée, le bambou et le chrysanthème (梅兰竹菊 [méi lán zhú jú]).

Peinture de fleurs de prunus, Jardin des Arts (艺圃 [yìpǔ]), Suzhou
Peinture de fleurs de prunus, Jardin des Arts (艺圃 [yìpǔ]), Suzhou par Pascal Médeville

La fleur de prunus

La fleur de prunus (梅花 [méihuā], Prunus mume, abricotier du Japon) a la particularité d’être l’une des premières à éclore au sortir de l’hiver ou au début du printemps. Elle symbolise la résilience aux difficultés et à l’adversité, car elle résiste aux dernières gelées et n’a pas besoin d’attendre que le printemps s’installe pour offrir sa beauté et ses fragrances à qui veut bien s’intéresser à elle. C’est probablement la fleur la plus représentée dans la peinture classique chinoise. Elle a également été chantée par les plus grands poètes de l’Empire du Milieu : Lu You, Li Yu, Li Qingzhao, Su Shi (Su Dongpo) et son frère Su Zhe…

L'orchidée

L’orchidée (兰花 [lánhuā]) est appréciée pour son extrême élégance et sa discrétion. Elle représente à la perfection le lettré chinois. Elle plie au vent sans jamais rompre, elle se trouve dans les vallées encaissées, sur les pentes inaccessible des montagnes. Avant même que l’on puisse l’apercevoir, on détecte sa présence en humant son parfum discret, qu’elle exhale sans même se demander si quelqu’un peut le respirer. Dans la peinture chinoise classique, l’orchidée est souvent représentée.

Orchidées papillons (Phaelenopsis) sur un marché aux fleurs à Pékin
Orchidées papillons (Phaelenopsis) sur un marché aux fleurs à Pékin par Pascal Médeville

Le bambou

Du bambou (竹子 [zhúzi]), les lettrés considèrent que sa forme ronde et sa tige creuse représentent bien l’esprit de tolérance dont l’homme de bien doit faire preuve. De plus, l’aspect rectiligne de sa silhouette évoque la droiture du lettré, qui ne doit jamais sacrifier les principes moraux qui guident sa conduite au bas intérêt matériel, et qui préfère voir sa carrière cassée, sa vie brisée, voire être condamner à mort, plutôt que de se plier à des ordres qu’il juge immoraux. Certains peintres célèbres ont fait de la peinture du bambou une spécialité.

Touffe de bambous dans le Jardin des Arts, Suzhou
Touffe de bambous dans le Jardin des Arts, Suzhou par Pascal Médeville

Le chrysanthème

Le chrysanthème (菊花 [júhuā]), notamment le chrysanthème d’automne (秋菊 [qiūjú) est quant à lui surtout apprécié pour sa beauté extravagante, pour ses couleurs magnifiques, pour sa générosité. Si le chrysanthème a probablement été l’une des premières espèces florales cultivées en Chine, il est, des « quatre hommes de bien », le moins représenté dans la peinture et dans la littérature chinoises. Cependant, l’un des plus grand poètes de la littérature chinoise, Tao Yuanming (365-427), appréciait le chrysanthème plus que toute autre fleur.

Chrysanthèmes sur un marché aux fleurs à Pékin
Chrysanthèmes sur un marché aux fleurs à Pékin par Pascal Médeville

Notons aussi que la notion des « quatre hommes de bien » est aussi présente dans les pays qui ont puisé une grande partie de leur civilisation chez les anciens Chinois : Japon (le chrysanthème symbolise l’empereur) et Corée, essentiellement, mais aussi, dans une moindre mesure, le Vietnam.

Cet article a été rédigé par Pascal Médeville dans le cadre de l’appel à bénévole pour écrire des articles sur l’usage des plantes. Si le thème vous intéresse, nous vous invitons à consulter les conditions de participation en cliquant sur le lien ci-dessous et à nous transmettre vos articles à l’adresse suivante : appel_article@tela-botanica.org ! Au plaisir de vous lire !

4 commentaires

  1. Cette publication constitue pour moi une belle découverte. La subtilité du concept ajoute au plaisir de la découverte! Je caresse l’espoir que, dotés de ce mémo de rêve, de nombreux humains s’approprient cet objectif de devenir un homme de bien..Merci à Pascal Médeville!!!

    1. Bonjour,
      Non, à ma connaissance le cerisier n’a pas autant d’importance qu’au Japon, même si les Chinois apprécient également le spectacle des cerisiers en fleurs.
      Il a certainement du être représenté par des peintres chinois, mais je n’en trouve pas de traces dans la peinture chinoise classique.
      Je n’ai jamais lu non plus de mention du cerisier dans la poésie chinoise, alors que d’autres fleurs (pivoine, chrysanthème, lotus…) sont souvent cités.

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