Le riz dans le culte au Laos

En écho au texte de Pascal Médeville sur le riz au Cambodge, Biba Vilayleck nous partage aujourd'hui un texte sur le riz dans le culte au Laos.
Des boulettes de riz gluant sont déposées au pied des statues
Des boulettes de riz gluant sont déposées au pied des statues par Biba Vilayleck

« Le riz la vie »

Dans toute l’Asie du Sud Est le riz est l’aliment de base et dans toutes ses langues « manger du riz » et « manger » sont synonymes. Mais le riz ne peut pousser sans une série de rituels qui se développent depuis celui du premier sillon jusqu’à celui de l’ouverture du grenier en passant par le repiquage et la moisson. En dehors des rites très nombreux autour de la culture du riz, ce grain nourricier est, en outre, au centre des pratiques magico-religieuses. Il intervient dans le culte sous toutes ses variétés botaniques et sous toutes ses formes culinaires : cru, cuit, blanc, rouge, noir au point qu’il est impossible de passer en revue tous ses usages ; nous nous contenterons donc d’une énumération un peu frustrante en fonction de ses transformations.

Riz cru

Le rite emblématique de la société lao, le soukhouane, porte aussi le nom plus noble de baci qui dérive du cambodgien bai sri « le riz de prospérité ». C’est en général du riz cuit que l’on dépose à côté du pha khouane (plateau d’offrandes) mais le riz cru intervient souvent comme support d’offrandes, on y pique les bâtons d’encens. Lors de plusieurs fêtes, du riz cru est jeté à la volée comme au boun Phavèt ; dans la pagode on a préparé à cet effet un sac de riz et un sac de sel sous la chaire de lecture et rituellement riz et sel sont distribués.

Le riz intervient encore dans les rites de voyance et les rites de guérison. En cas de maladie on pourra éparpiller des grains de riz sur le corps du malade puis les balayer symboliquement pour chasser le mal. Dans les cas plus graves le rite sera plus complexe mais toujours à base de riz qui est marqueur de vie. On fera un soukhouane kong : on disposera dans un panier à riz diverses offrandes que l’on recouvre des habits du malade avec un cierge de la longueur de ses bras ou de son corps et un bonze est invité pour réciter les passages sacrés des écritures. Dans les cas encore plus graves on met un cornet de riz à côté du lit de la personne en danger, le matin on le fait cuire et il est donné à la quête des bonzes, il faut faire ce rite trois jours de suite. Mais si la mort survient, il faudra se protéger et il n’est pas rare de voir la ou les maisons voisines de celle où a eu lieu un décès, construire devant leur porte une petite digue de quelques centimètres de haut avec du riz cru.

Le riz sert également de support pour connaître le passé ou l’avenir ; un mannequin grossier fait de deux morceaux de bambou tenu par le medium écrit les informations demandées par lui en traçant des lettres dans un plateau de riz.

Riz cuit

L’aliment de base des Lao est le riz gluant, khao nièo. Il est ritualisé, non seulement parce qu’il est essentiel à la survie de tout un peuple, mais aussi pour sa signification, nièo voulant dire « solide », « fort ».

On le trouve en de multiples offrandes sous forme de boulettes déposées un peu partout dans les pagodes et les maisons, dans les cours et les jardins. On offre du riz aux pirogues de course lors de leur fête annuelle car elles sont la demeure d’un génie qui demande à être nourri et honoré. Il est offert rituellement lors du boun Phavèt dans la « procession des mille boulettes de riz », hè khao phane kone, qui a lieu chaque année.

Les mille boulettes de riz fabriquées pour la fête
Les mille boulettes de riz fabriquées pour la fête par Biba Vilayleck

Le riz (khao) a une présence telle dans le culte qu’il sert à désigner un certain nombre de fêtes dont il est le centre. Le boun hò khao padap dine : « fête des paquets de riz pour orner la terre » est la première fête des morts qui se célèbre pendant la saison des pluies au moment de la plus grande obscurité qui favorise les déplacements des trépassés. On fait pour l’occasion des dons de gâteaux de riz, de cigarettes, de bétel ; on en fait quatre parts, pour la famille, les amis, les bonzes, les morts. Pour ces derniers on confectionne des paquets () entourés de feuille de bananier que l’on ira déposer avant l’aube dans la pagode, sur les branches ou au pied d’un grand arbre ; d’autres seront mis au pied des that le long de la clôture du vat. Au lever du jour on ira donner leur part aux bonzes.

Une autre fête des morts a lieu en fin de saison des pluies, le boun khao salak « fête du riz tiré au sort ». Elle est destinée aux bonzes, aux trépassés et aux divinités de la rivière.
Lors du boun khao tii, « fête du riz grillé » les femmes font tôt le matin des boulettes de riz gluant passées dans l’œuf puis grillées et offertes rituellement aux bonzes. Là encore l’évolution liée à la vie moderne est flagrante puisque de plus en plus on se contente d’acheter en ville du pain qui se nomme aussi khao tii. Des gâteaux de riz gluant cuits à la vapeur dans des feuilles de bananier, les khao tom sont préparés spécialement pour certaines fêtes. Le khao lam, riz gluant cuit dans un entredeux de bambou était autrefois réservé à la fête des fusées, il fait aujourd’hui les délices des touristes.

Khao lam
Khao lam par Biba Vilayleck

Riz grillé

Riz éclaté, en offrande.
Riz éclaté, en offrande. par Biba Vilayleck

On fait au Laos et en Thaïlande un riz éclaté qui est réservé au culte, le khao toktèk ainsi nommé d’après le bruit que font les grains chauffés à sec en éclatant. Ces grains soufflés comme des popcorns prennent l’aspect de petites fleurs blanches que l’on jette en l’air pour rythmer la lecture de certains textes bouddhiques. (Une belle liane de forêt aux fleurs d’un blanc crème, Calycopteris floribunda, est d’ailleurs nommée khao toktèk par les Thaï).

Ce riz est surtout réservé aux fêtes des morts. Il est jeté en l’air dans le cortège funèbre pour nourrir les phi (esprits) errants. Selon une autre interprétation si la famille du défunt sème sur le chemin ce riz c’est parce qu’il symbolise la mort définitive, en effet, de même qu’un riz grillé ne germera plus, les morts ne reviendront plus. Une amie nous donne encore une autre version du rite. Elle se souvient qu’à la mort de son père on avait chauffé une lame de sabre et chacun devait marcher dessus en même temps que des grains de riz étaient mis à éclater dans une marmite (celle dans laquelle on fait chauffer l’eau pour le riz gluant). Ils jaillissaient hors du récipient et s’ils étaient tout blancs et bien éclatés on disait que le mort était content.

Dans la coupe le riz grillé
Dans la coupe le riz grillé par Biba Vilayleck

4 commentaires

  1. Merci Biba pour ce texte très complet et certainement utile pour les générations futures.
    On pourra remarquer que d’ores et déjà, dans beaucoup de régions, certaines cérémonies ne se pratiquent plus comme par exemple celle du Khao Phan khon (mille boulettes).
    En vous lisant, il m’est venu une saveur lointaine de riz vert, riz cueilli jeune grillé puis passé au mortier traditionnel. Ce riz sert de composition pour un dessert fabuleux avec du tarot et du lait de coco.
    Sans parler de l’alcool de riz très prisé autant par les esprits que les humains.

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