« Fact check : Planter 170 000 arbres à Paris en 6 ans, est-ce faisable ? » dans The Conversation

Serge Muller, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), publie un article dans The Conversation : "Fact check : Planter 170 000 arbres à Paris en 6 ans, est-ce faisable ?"
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Alignement de sophoras du Japon, rue d’Alésia (XIVe). Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND

Dans un entretien au Journal du Dimanche, tout début février 2020, Anne Hidalgo, candidate à un second mandat de maire de Paris, a fait état d’un projet de plantation de 170 000 arbres au cours des 6 années de la mandature à venir (2021-2027).

Une proposition un peu précisée lors de la présentation du programme de la candidate, le 6 février, et par divers articles parus dans les médias (comme dans Le Canard enchaîné du 12 février et à plusieurs reprises dans Le Figaro, par exemple).

Cette proposition suscite de nombreuses interrogations, que ce soit de la part des journalistes, des Parisiens ou des opposants politiques. D’où l’intérêt de s’interroger : planter 170 000 arbres à Paris en 6 ans, est-ce faisable et est-ce souhaitable ?

Interview d’Anne Hidalgo : « Je veux une écologie sociale et humaniste ». (AFP/Youtube, février 2020)

Combien d’arbres à Paris ?

La ville de Paris s’étend sur 105 km2 (ou 10 500 hectares) – en comptant les bois de Vincennes (995 hectares) et de Boulogne (846 hectares). Sur son site Internet, Paris fait état d’environ 500 000 arbres gérés par les services de la ville, dont les 300 000 arbres présents dans les deux bois parisiens.

Mais des arbres sont également présents dans des lieux privés ou publics non gérés – et donc non comptabilisés – par la ville : c’est le cas des 2980 arbres présents dans les 22 hectares du Jardin du Luxembourg (VIe) ou des 1430 arbres des 23 ha du Jardin des Plantes (Ve). Il est donc difficile de donner une indication précise du nombre d’arbres présents dans la capitale, d’autant plus qu’il conviendrait aussi de faire la distinction entre un arbre (dont la hauteur est supérieure à 5 ou 7 m) et un arbuste (hauteur inférieure à cette limite).

La ville de Paris a élaboré et gère une base de données, couplée à une cartographie, permettant d’avoir la localisation précise, l’identité (noms français et scientifique de l’espèce) et les caractéristiques (stade de développement, hauteur et circonférence) de plus de 204 000 arbres suivis par le service des espaces verts de la ville. Cette base de données nous apprend, entre autres, que sur les 204 961 enregistrements à la date du 1er mars 2020, les arbres d’alignement sont au nombre de 106 266 (soit 51 % des arbres), ceux des parcs et jardins de 48 627 arbres (29 %), ceux dans les cimetières de 32 266 (soit 16 %), etc.

Cette base de données montre également que les essences les plus nombreuses à Paris sont les platanes (38 % des arbres), puis les marronniers (15 %), les tilleuls (10 %), les érables (9 %), etc. ; il y a au total plus de 190 espèces différentes à Paris.

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Les platanes taillés de l’avenue des Champs-Élysées. Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND
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Peuplement de mûriers blancs, rue du Commandeur (XIVe). Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND

La base de données et la cartographie révèlent en outre des disparités très fortes de boisements entre arrondissements, puisque le calcul du nombre d’arbres gérés par la ville varie de 26,0 arbres/ha dans le XXe à 5,4 arbres/ha dans les IIe et IXe arrondissements, mais ces nombres ne représentent pas précisément les taux de boisement, puisqu’il faut tenir compte des biais possibles liés à la prise en compte des seuls arbres gérés par le service des espaces verts de la ville.

La carte permet également, indépendamment des unités administratives, de visualiser les secteurs intensément arborisés, pouvant aller jusqu’à 7 rangées d’arbres (tous des platanes) sur le boulevard Saint-Jacques entre la place Saint-Jacques et la place Denfert-Rochereau (XIVe) et 6 rangées de marronniers sur le boulevard Pasteur (XVe), par rapport à d’autres voies qui sont nettement moins végétalisées.

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Cartographie de la répartition des arbres dans Paris. opendata.paris.fr, CC BY-NC-ND

D’autres outils d’évaluation

Une autre approche pour évaluer l’importance des arbres et de leur couverture est l’utilisation des photographies aériennes pour estimer le couvert arborescent global ou par secteurs. Différents outils et indices ont été développés au niveau international pour évaluer les couverts ligneux des arbres dans les villes.

Un outil d’évaluation globale (Green View Index ou indice de verdissement) a été récemment mis au point par des chercheurs du Massachussetts Institute of Technology, à partir de l’outil d’observation des rues de Google. Il a été appliqué à 27 villes au niveau international. Parmi celles-ci, Paris – seule ville française prise en compte – arrive en dernière position avec seulement 8,8 %, loin derrière d’autres villes européennes comme Oslo (28,8 %) ou Amsterdam (20,6 %) ou encore les villes américaines de Montréal (25,5 %), Toronto (19,5 %) ou New York (13,5 %). Mais ce logiciel ne prend en compte que les arbres des rues et ne donne donc qu’une vision partielle de la canopée urbaine. Il montre toutefois qu’il y a encore une grande marge de progression possible.

Un outil plus complet et certainement plus simple à appréhender est « l’indice de canopée », correspondant au % de la projection au sol des couronnes des arbres ou groupes d’arbres de plus de 3 m de hauteur sur la zone considérée. De nombreuses villes nord-américaines ont calculé cet indice. Par exemple, il est de 24 % pour New York et de 29 % pour Boston. La ville de Montréal a établi un bilan de son taux de boisement en 2011 avec un indice canopée de 20 %. Elle a prévu de le faire passer à 25 % en 10 ans, grâce à la plantation de pas moins de 300 000 arbres nouveaux.

En France, la métropole du Grand Lyon (534 km2 et 1,7 millions d’habitants) a calculé cet indice de canopée, qui y est actuellement de 27 %. Elle s’est fixé pour objectif de le faire passer à 30 % d’ici 2030, en y plantant 300 000 arbres supplémentaires.

Un exemple à suivre par la ville de Paris et la métropole du Grand Paris (814 km2 et 7 millions d’habitants). Dans l’action 23 (« Renforcer la place des arbres ») de son plan biodiversité 2018-2024, la ville rappelle l’objectif des 20 000 arbres supplémentaires en 2020 par rapport à 2014. Elle prévoit de calculer son indice de canopée en 2018/19 (cela a-t-il été réalisé ?), et de l’augmenter de 1 % d’ici à 2024 ; puis de viser à une augmentation de 2 % d’ici à 2030… mais sans préciser davantage les engagements en matière de plantations ligneuses correspondantes.

Les propositions d’Anne Hidalgo

Les informations données par la candidate à un 2e mandat de maire de Paris font état des propositions suivantes :

  • La création de 4 grandes « forêts urbaines » (de l’ordre d’un hectare chacune) – au pied de la tour Montparnasse (avec 2000 arbres représentant les essences franciliennes – chênes, trembles, charmes, bouleaux, frênes…), derrière l’Opéra, sur le parvis de l’Hôtel de ville et devant la gare de Lyon.
  • La création d’une centaine de mini-forêts urbaines de 200 m2 plantées de 30 arbres chacune, pouvant correspondre à des squares intensément boisés.
  • La mise en place de dizaines de rues végétales et 100 % piétonnes.
  • L’aménagement sur 44 ha de talus du périphérique de bosquets ultra-denses, comme cela se pratique au Japon, avec au moins un arbre au m2 (selon Le Canard enchaîné du 12 février), ce qui ferait déjà 440 000 arbres (440 000 m2 x 1 arbre/m2). Mais à cette densité, les ligneux (plutôt des arbustes que des arbres ?) sont nécessairement très fragiles et pas forcément promis à une grande longévité…
  • La création de plusieurs nouveaux parcs urbains, un grand parc dans le nouveau quartier de Bercy-Charenton qui reliera le bois de Vincennes au parc de Bercy, un vaste espace vert de 6 ha à la place de l’Héliport dans le XVe et un vaste parc comprenant la Tour Eiffel, le Trocadéro et le pont d’Iéna.
  • Le verdissement des voies sur berge de la rive droite de la Seine, entre l’Hôtel de ville et le pont de Solférino ; et, sur la rive gauche, entre le Musée d’Orsay et le pont de l’Alma.
  • La transformation en balcon vert d’une bretelle de périphérique à la porte de la Chapelle.

Certaines de ces propositions (notamment les trois dernières) sont plus anciennes, mais elles doivent évidemment contribuer à l’atteinte de l’objectif annoncé de 170 000 arbres.

Ces propositions sont-elles crédibles ?

Si on considère qu’une couronne d’arbre fait de l’ordre de 50 m2 de surface (ce nombre pouvant correspondre à une moyenne entre des couronnes de faible surface, environ 25 m2, et d’autres plus importantes (de l’ordre de 75 à 100 m2 pour des arbres âgés), les 170 000 arbres occuperaient une surface de 170 000 x 50 m2 = 8 500 000 m2, soit 8,5 km2 – c’est-à-dire environ 8 % supplémentaires des 105 km2 de la superficie de la ville de Paris.

Mais d’autres usages (trottoirs, chaussée, parkings) peuvent évidemment occuper au sol l’espace recouvert par la couronne des arbres. Si l’on prend en compte une superficie au sol par arbre de l’ordre de 5 m2 (qui est une moyenne également), on arrive à moins de 1 % d’espace au sol occupé par ces arbres supplémentaires.

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Grillage permettant l’alimentation en eau des arbres. Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND

Des dispositifs adaptés de grilles métalliques, assurant l’alimentation en eau des arbres, peuvent même permettre d’en occuper une partie par les cheminements piétonniers. Mais c’est souvent le sous-sol qui constitue la contrainte la plus forte, les rues de Paris étant occupées par un maillage très dense de réseaux et tuyaux souterrains, dans lesquels il faudra dégager des volumes suffisants pour permettre l’enracinement des arbres.

Dans certains cas, on peut également envisager des plantations au-dessus du niveau de base, à l’image du Jardin atlantique, zone suspendue de 3,4 ha construit en 1994 sur la dalle qui couvre les quais de la gare Montparnasse et sur laquelle ont été plantés plus de 150 arbres !

Mais pour installer près de 10 fois plus d’arbres qu’au cours du mandat qui s’achève (au cours duquel l’objectif n’était que d’ajouter 20 000 arbres), il faudra avoir la volonté de planter des arbres à « tous les coins de rue », à l’occasion de chaque chantier de réfection de chaussée ou immobilier, et aussi en substitution de la moitié des 133 000 places de stationnement qu’il est prévu de supprimer (comme évoqué dans l’article du Figaro du 5 février). Donc de donner clairement la priorité aux arbres.

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Un square en cours de création (XVe). Serge Muller/MNHN, CC BY-NC-ND

Des opérations comme la réhabilitation en 2018-2019 de la place Victor et Hélène Basch dans le XIVe arrondissement, où seuls 2 nouveaux platanes ont été plantés alors qu’on aurait pu en implanter bien davantage, ne devront plus être envisageables.

Il conviendra également de planter les essences les mieux adaptées aux conditions de sol et de climat actuelles et futures, aux espaces disponibles et aux services écosystémiques recherchés. Il serait regrettable comme cela a été annoncé en 26 juillet 2019 pour le projet Montparnasse de se limiter par principe aux « espèces indigènes en Ile-de-France », sachant que, de toute façon, on ne reconstituerait qu’un pastiche de telles forêts et qu’il suffit de faire quelques dizaines de kilomètres pour se promener dans une vraie forêt francilienne. Et surtout, une telle contrainte restreindrait singulièrement la palette des espèces ligneuses disponibles et ne permettrait pas de répondre à tous les objectifs. Mais il faudra évidemment veiller à ne pas retenir des essences à caractère invasif, comme l’ailanthe glanduleux et à privilégier une diversité d’essences.

Possible et souhaitable !

En conclusion, oui, il est tout à fait possible – et fortement souhaitable – de planter 170 000 arbres, voire davantage, à Paris au cours des 6 prochaines années, afin de rattraper le retard de la capitale française par rapport à d’autres grandes villes et métropoles françaises (Lyon, Strasbourg), européennes (Berlin, Bruxelles, Londres) et mondiales.

La réalisation de cette proposition permettrait ainsi à Paris de tendre vers une « ville-nature », répondant à l’impérieuse nécessité d’adaptation du cadre de vie des citadins aux conditions climatiques attendues après 2050. La même démarche devrait aussi être suivie par la métropole du Grand Paris, permettant une approche cohérente et concertée sur l’ensemble de l’agglomération parisienne.

Un tel projet pour Paris, très ambitieux pour les années à venir, nécessitera d’accorder la priorité aux plantations ligneuses par rapport à des projets immobiliers et à de nouvelles voies de communication, mais il ne pourra que contribuer au bien-être des Parisien·ne·s et au rayonnement international de la capitale française.

7 commentaires

  1. Combien d’arbres de vieilles futaies comme celle de Tronçais est-il prévu d’abattre pour reconstruire la charpente de la cathédrale de Paris ? On va prélever dans des écosystèmes qui fonctionnent bien, dans les réserves domaniales les plus prestigieuses. Toujours pour augmenter l’attractivité touristique de Paris, on souhaite planter à grand frais des arbres dans des milieux pollués, leur système racinaire sera contraint, beaucoup d’arbres seront malades et destinés à être remplacés. Pourquoi ne consacre-t’on pas autant de moyens à la France périphérique ?

  2. Tous ces arbres malades en ville nécessitent une surveillance régulière QUE LE CONTRIBUABLE paie fort cher.
    On a ainsi vu se développer la profession d’expert arboricole à ne pas confondre avec l’arboriste élagueur qui est le bucheron.

    L’expert arboricole est spécialisé dans les diagnostics phytosanitaires et biomécaniques d’arbres d’agrément.

    Ces arbres malades en ville, dont la plantation est préconisée par les écologistes, offrent ainsi des débouchés professionnels aux chargés d’études en écologie qui partagent leur temps entre des prestations pour les collectivités territoriales et des missions pour le Ministère de l’écologie.

    En plantant des arbres en ville, les écologistes s’assurent ainsi eux-mêmes leurs débouchés professionnels.

  3. A l’heure où on se réjouit du vrai retour à la nature, c’est-à-dire du retour du loup en Charentes et dans l’Indre, dans la France périphérique.
    Pour l’accompagner, les écologistes ne devraient-ils pas se faire bergers au lieu de courir à la soupe à Paris.
    Pour que les éleveurs (production de fromage AOC Valencay dans l’Indre) ne soient pas tentés de résoudre le problème par un coup de fusil.

    https://www.lanouvellerepublique.fr/indre/commune/chasseneuil/loup-dans-l-indre-des-specialistes-etudient-photos-et-traces-sur-le-terrain

  4. Très intéressant article, qui rappelle quelques vérités, comme
    « ll suffit de faire quelques dizaines de kilomètres pour se promener dans une vraie forêt francilienne. »

    Comme d’habitude, les décideurs parisiens traitent la ville de Paris comme si c’était une île au milieu de nulle part, alors que ce n’est qu’un quartier central de 2 millions d’habitants, dans une métropole de 10 millions d’habitants.
    On pourrait le leur dire aux parisiens : il y a déjà des forêts urbaines à Paris : outre les bois de Boulogne, il y a le bois de Meudon, la forêt de Verrière, le parc de la Courneuve, la forêt de Notre Dame, celle de Saint-Germain, etc.
    Oui, mais il faut penser à franchir le périph et prendre le RER… 😉

  5. Le problème de Paris, c’est qu’elle est à la fois la capitale politique, économique, boursière, médicale, administrative, étudiante, culturelle et j’en passe. Elle étouffe d’être tout cela à la fois. Elle ne lâche que parcimonieusement ses attributs, on pourrait croire qu’elle a peur de manquer : ouverture d’une antenne d’Agroparistech à Orléans, 30 étudiants seulement en 2020 et uniquement dans le domaine de la cosmétologie, destinés à alimenter le pole cosmétique partagé entre Orléans et Chartres. Fermer des voies de circulation tout en conservant un bassin d’emploi et de formation qui draine la France entière, planter des arbres pour absorber la fumée, c’est juste dérisoire.

    1. Vos commentaires sont hors sujet. Comprenez bien que l’objectif de planter des arbres répond surtout au besoin de moduler les effets des îlots de chaleur urbain dans un contexte de température qui vont augmenter radicalement les prochaines années, et créer un maillage vert permettant de lier les différents petits réservoirs de biodiversité ordinaire que constituent les parcs et cimetières parisiens. Moi-même partant bientôt de la région parisienne, la vie étant chère et n’étant pas citadine par nature, je comprends tout à fait les enjeux liés à la plantation de ces arbres. Cela n’empêche en rien d’agir sur les autres fronts que vous évoquez et que je soutiens fermement. Mais merci de ne pas tout mélanger….

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