L’ivan-čaj, une nouvelle tradition et une nouvelle ethnobotanique

Le thé d'épilobe, une néotradition en Russie, et une nouvelle façon de pratiquer l'ethnobotanique.
L'ivan-čaj
L'ivan-čaj - Chamerion angustifolium

Tout est innovant dans l’article de Prakofjewa et al., qui vient de paraître. D’abord sur le fond. Elle nous narre comment l’infusion de feuilles fermentées d’épilobe Chamaenerion angustifolium est devenue un marqueur culturel russe depuis 2004. Les réseaux sociaux s’en sont emparés, et ont littéralement créé une tradition, avec des arguments patrimoniaux (festivals organisés pour la Saint-Jean les 6-7 juillet), sanitaires (c’est bon pour la prostate) et économico-politiques (en réponse aux sanctions occidentales contre la Russie à propos de l’Ukraine, on préfère boire cet ivan-čaj plutôt que du thé importé de grande-Bretagne). Cela me rappelle cet épisode de l’indépendance des États-Unis où des ballots de thé anglais ont été jetés à la mer, et où les Étatsuniens sont devenus des buveurs de café. Il y aurait aujourd’hui 9 brevets déposés et 70 producteurs en Russie (en Carélie surtout). Cette « re-written narrative », qu’ailleurs on appellerait une vérité alternative, s’est répandue dans l’est de l’Europe depuis 2013, autrement dit dans les pays où on lit le russe. Cela nous change de toutes ces « plantes miracles » qui nous arrivent régulièrement des États-Unis. L’épilobe était surtout connu en Occident pour ses feuilles et ses pousses en boutons consommées comme légume.

Mais l’innovation tient aussi dans le « terrain » de la recherche. Les autrices ont bien entendu mené des enquêtes auprès d’informateurs réels, mais se sont surtout appuyées sur une analyse fouillée des messages sur les réseaux sociaux (Twitter, Instagram, YouTube), des blogs, forums et autres sites web. Google Trends a permis de dater précisément l’essor du « buzz ». Ceci leur a permis de rassembler 3062 éléments qu’elles ont traités avec force logiciels statistiques.
Elles connaissent bien sûr les sources du passé, qui montrent qu’il n’y avait pas de tradition réelle de cet usage dans l’est de l’Europe. Mais elles montrent que l’ethnobotanique se conjugue aussi au présent et dans le cyberespace. Réjouissant.

Prakofjewa, Julia ; Kalle, Raivo ; Belichenko, Olga ; Kolosova, Valeria & Sõukand, Renata, 2020. Re-written narrative: transformation of the image of Ivan-chaj in Eastern Europe. Heliyon, 6 (8) : e04632. sur ScienceDirect, doi : 10.1016/j.heliyon.2020.e04632.

Chamaenerion angustifolium
Chamaenerion angustifolium

7 commentaires

  1. Il n’est peut-être pas nécessaire, dans un article de divulgation, de transcrire les mots russes en suivant l’alphabet phonétique international, ou API, utilisé par les linguistes, et qui ne correspond pas à notre prononciation. Le nom de la boisson se dit Ivan (comme ‘vanne’) tchai. De même Prakofieva serait plus simple… Bien cordialement

    1. J’utilise toujours une transcription proche de l’API, ou ISO pour les noms écrits dans des alphabets non-romans. Cela a l’avantage d’être valable pour toutes les langues, et de ne pas être ambigu. Votre tchai devrait d’ailleurs être plutôt tchaï.

      Quant à Prakofieva, je ne vais pas modifier la référence bibliographique ! L’autrice a choisi d’écrire son nom Prakofjewa en anglais.

    2. J’utilise toujours la transcription API, ou une transcription ISO, pour noter les mots écrits dans dans des écritures non-romanes. Elle a le mérite d’être universelle et non ambiguë. D’ailleurs, votre tchai devrait plutôt s’écrire tchaï.

    1. Cela relève de la nomenclature. Les bases de données diffèrent. Je suis la nomenclature de GRIN. Les deux noms sont valides, et on peut en accepter l’un ou l’autre.

  2. Bonjour/bonsoir,

    La tisane d’épilobe est archi-connue, pour traiter l’HBP. Il suffit de relire Maria Treben, par exemple sur ce lien :

    https://www.mon-herboristerie.com/blog/epilobe-prostate-maria-treben/

    Mais attention à la sorte d’épilobe… seules celles citées sembleraient efficaces… (?).

    Il n’empêche : je bois régulièrement de la tisane des deux épilobes les plus « communes » et je m’en porte très bien ! Et je vous invite à faire de même…!

    Bien cordialement,

    Frederik van Hallart

  3. J’ai appris à faire ce thé il y a 2 ans, grâce à une jeune femme russe (Yuliya Welk) installée aux Etats-Unis. J’ai échangé avec elle au sujet de cet article qu’elle réfute, articles scientifiques à l’appui.

    Voici sa réponse :

    The « ivan chai » name has been in our narrative as a name for centuries. People have always known this herb. It has been experiencing revival, I agree, but clump it together with not reputable resources is highly suspicious activity to me. They even lump it together with anti-vaxers (les anti-vaccins), how is that connected???? I am going to look for Russian scientific studies on fireweed and see what I can come up with to debunk that fireweed is a hoax and that it does not taste good or can be bad in any way like that article suggests… also, Americans living in Alaska all know fireweed and make honey, jam, jelly, syrups with it. It grows there profusely!!!!

    https://twitter.com/GreatWinter2017/status/1302429515897921536?s=20

    et si vous pouvez lire le russe, elle donne aussi la référence d’une étude faite en Sibérie
    entre 2006 et 2012 et où les propriétés anti-tumeur de ce thé sont démontrées à l’aide d’analyses chimiques spécifiques.
    http://medical-diss.com/medicina/farmakognosticheskoe-issledovanie-nadzemnoy-chasti-chamaenerion-angustifolium-l-scop

    Goûtez ce thé, je le confirme, il est délicieux.

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