Cambodge : Le conte de l’arbre « cuisse de demoiselle »

« Cuisse de demoiselle » est le nom cambodgien d’un arbre au sujet duquel existe un conte fort émouvant…

On connaît au Cambodge un bel arbre, à l’écorce argentée et lisse, au tronc droit et peu noueux, connu sous le nom khmer d’arbre « cuisse de demoiselle » (ដើមភ្លៅនាង [daeum phlov neang]). L’origine de ce nom évocateur est expliquée dans un conte bien connu, le « conte de l’arbre cuisse de demoiselle » (រឿងដើមភ្លៅនាង), que voici :

Il y a très, très longtemps vivait un roi dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Ce roi avait à ses côtés des épouses nombreuses, dont certaines de haute extraction, toutes d’une beauté hors du monde. Parmi ces reines, se trouvait une jeune fille nommée Chan, une roturière qui avait été amenée au palais royal en raison de ses attraits hors du commun, notamment une peau d’une blancheur et d’une douceur sans égales. Chan se distinguait aussi par le longueur inhabituelle de ses jolis ongles, auxquels elle accordait des soins infinis. La jeune fille jouissait des faveurs du souverain au même titre que les autres épouses royales.

Elle parvint cependant à prendre dans le cœur du monarque une place privilégiée, car elle avait hérité d’un don exceptionnel pour la cuisine. Les plats qu’elle préparait avaient l’heur de plaire au plus haut point à son royal époux. Bien que Chan n’ait pas donné d’héritier à son seigneur et maître, ses talents de cuisinière furent tant appréciés par le roi qu’il en fit son épouse principale, au grand dam des autres femmes de son gynécées, qui, elles, avaient au moins eu le mérite de fournir au roi des héritiers en grand nombre et dont la beauté n’était en réalité pas moindre que celle de l’intrigante. Dépitées d’être privées des faveurs royales, se morfondant au fond du gynécée, elles tinrent conciliabule et ourdirent un complot pour faire tomber leur rivale en disgrâce.

Chan usait, pour préparer les mets servis à son roi, d’une technique tout à fait particulière : les ingrédients et les épices qui entraient dans la composition des préparations culinaires, elle les mesurait en se servant de ses ongles comme de cuillères et de louches. Observant cela, les épouses jalouses allèrent trouver le roi, et dénoncèrent la façon peu orthodoxe et tout à fait irrespectueuse qu’avait Chan de préparer les festins royaux. Le roi ne voulut pas en croire ses oreilles. Les intrigantes lui conseillèrent alors de dépêcher l’un de ses serviteurs pour aller épier la favorite. Le serviteur alla dans les cuisines, et rapporta au roi que Chan usait effectivement de ses ongles comme de cuillères et de louches pour ajouter les ingrédients aux marmites fumantes. Le roi, furieux de ce manque de respect inadmissible, dépêcha son bourreau pour exécuter la coupable.

Ayant eu vent de ce funeste projet, Chan s’enfuit du palais royal. Le bourreau revint dire au roi que la reine n’était plus là, aussi ce dernier fit-il lever toute une armée, à la tête de laquelle il plaça ses meilleurs officiers, pour se lancer à la poursuite de l’épouse déchue, avec pour mission de l’exécuter sur-le-champ lorsqu’ils l’auraient capturée. L’épouse en disgrâce parvint à échapper à ses poursuivants pendant de longs mois, mais les soldats du roi finirent par se saisir d’elle et l’emmenèrent dans la forêt pour la décapiter.

Sachant que sa fin était proche, et se lamentant sur son funeste destin qui, de reine, avait fait d’elle une condamnée, Chan invoqua tous les génies des arbres et des plantes de la forêt pour lui venir en aide. Les génies ne furent pas d’un grand secours, et ne purent empêcher la mise à mort. Ils furent cependant émus du triste sort de la reine déchue et, lorsque celle-ci passa de vie à trépas, ils firent en sorte que les végétaux qui se trouvaient là perpétuassent sa mémoire.

Ainsi, son nom fut donné au santal, que les Khmers désignent depuis lors du nom de « chan » (ចន្ទន៍) ; sa chevelure fut adoptée par le maïs et en devint la soie ; les poils de son corps devinrent le fin duvet qui recouvre la tige de l’herbe à paddy (Limnophila aromatica) ; sa chair alla donner de la matière au palmier nippa (Nypa fruticans) ; quant à ses cuisses, à la peau d’albâtre et d’une douceur incomparable, elles se métamorphosèrent en l’arbre que, de nos jours encore, on appelle l’arbre « cuisse de demoiselle ».

(Ce récit est librement adapté d’un conte reproduit dans l’un des volumes du recueil de contes cambodgiens publié par l’Institut Bouddhique de Phnom Penh.)

Note : L’arbre cuisse de demoiselle est le nom donné en khmer à l’espèce Homalium tomentosum (syn. Homalium bhamoense, anciennement Blackwellia tomentosa), arbre d’Asie du Sud-Est, de la péninsule malaise et des régions indiennes. Il est connu en anglais sous le nom de « Burma lancewood ». Il peut atteindre une hauteur d’une trentaine de mètres. Son écorce et ses racines sont parfois utilisées dans la pharmacopée cambodgienne (les racines ont des propriétés astringentes). Le bois de cet arbre, connu sous le nom de malas, est une essence recherchée, en raison de sa belle couleur brune, brune rougeâtre ou brune jaunâtre et de son grain d’une grande finesse.

Le site Useful Tropical Plants consacre ici une page à cette espèce.

Les feuilles et les tiges florales de l’espèce (l’illustration de la page que le site botanicaillustrations.org consacre à l’espèce, ici)

Dans la vidéo ci-dessous, qui se trouve sur Youtube, un forestier cambodgien présente un jeune spécimen de l’arbre cuisse de jeune fille. Son explication est en khmer, mais sa gestuelle est évocatrice.

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