Thaïlande : Fabrication traditionnelle du papier

Nous vous invitons ici à partir à la découverte des anciennes techniques de fabrication de papier à partir de l’écorce de l’arbre brosse à dents dans un district du sud de la Thaïlande.

Dans un article intitulé « La riziculture dans les manuscrits de sagesse traditionnelle à Sathing Phra, dans le sud de la Thaïlande », publié en 1999 dans le numéro 4 de la revue Aséanie, la sociologue thaïe Ingon Patamadit présente les pratiques rizicoles s’appuyant sur d’anciens traités de riziculture des paysans de la région de Sathing Phra, l’un des seize districts dans la province méridionale thaïlandaise de Songkhla. Dans cet article, la sociologue décrit en quelques paragraphes le processus de fabrication du papier utilisé avant l’arrivée du papier produit de façon industrielle. Ce papier servait notamment à la confection de manuscrits traditionnels appelés dans le sud du pays nangsü but, plus connus sous leur nom septentrional de samut khoi (Wikipedia consacre ici un bref article en anglais à ce type de manuscrits).

Je reproduis ci-dessous les paragraphes qui expliquent comme ce papier était fabriqué par le passé, et complète ce texte de quelques notes explicatives.

« Présentation des manuscrits nangsü but

Dans le sud de la Thaïlande, les manuscrits anciens de sagesse populaire portent le nom de nangsü but. Ce terme pourrait venir du sanskrit pustaka – qui désigne effectivement un « manuscrit », un « livre » – ou du pâli potthaka qui a globalement le même sens. Pour d’autres, cette appellation viendrait du sanskrit samputa qui, dans son dérivé thaï, désigne une boîte ronde ou carrée. En khmer, ce terme serait devenu samputr (prononcé « sombot ») avec le sens de « papier à écrire ».

Support

La matière première qui sert à fabriquer ce papier était constituée d’écorces de Streblus asper Lour. (Moracae). Après les avoir fait rouir, on les faisait bouillir puis tremper un certain temps dans de l’eau chaulée. On les lavait puis les pilait longuement de façon à obtenir une pâte que l’on versait dans un récipient ou un bac plein d’eau. Là, on l’étalait régulièrement sur une sorte de tissu tendu comme un tamis que l’on remontait à la surface avant de mettre l’ensemble à sécher au soleil. On polissait le papier ainsi obtenu en le frottant avec des fruits saba (en anglais sea bean = Entada phaseoloides Merr. de la famille des Mimosaceae). On régularisait les bords et taillait les feuilles aux dimensions désirées avant de les plier pour constituer un volume. La couverture était constituée de plusieurs épaisseurs du même matériau collées entre elles. Le district de Lanska, dans la province de Nakhon Si Thammarat, était bien connu pour la fabrication de ce matériau vendu sur les marchés de l’agglomération.

Les manuscrits nangsü but sont généralement de trois formats :

– Le petit format (6-12 x 4-6 cm) est un carnet pour l’enregistrement des croyances, les formules de médecine, le calendrier, etc. ;

– Le format moyen (15-36 x 7-12 cm) est le plus fréquent. Relié également en cahier, il est destiné aux recueils de légendes, de textes littéraires ou astrologiques. C’est à cette catégorie qu’appartiennent les manuscrits étudiés ici ;

– Le grand format (40-80 x 13-16 cm), de type accordéon, est réservé aux textes sacrés comme le Traiphumikathâ.

Pour l’écriture, on utilisait soit un ustensile de bambou, plume ou rotin trempé dans l’encre fabriquée à partir du fruit samo mük (Terminalia citrina, de la famille des Combretaceae), soit de la craie. Le copiste devait travailler d’autant plus soigneusement que, en cas de faute, il ne lui était pas permis d’effacer; tout juste pouvait-il entourer le mot incorrect.

Depuis le début du (XXe) siècle, l’apparition et la généralisation de l’usage du papier de fabrication industrielle a rendu désuète la fabrication du matériau traditionnel. Chez certains de nos informateurs, des copies à la main des manuscrits anciens, incomplètes mais toujours utilisées, nous ont été présentées sur des cahiers modernes d’écoliers, preuve de la persistance de l’usage de ces documents de référence malgré le changement de support. »

Notes :

1. L’espèce Streblus asper est connue en français sous le nom évocateur « d’arbre brosse à dents », car sa tige pouvait être utilisée comme brosse à dents ; de plus, des dentifrices sont préparés avec cette plante . Elle est native des régions sèches d’Indonésie, du Cambodge, de Thaïlande, d’Inde, du Sri Lanka, de Malaisie et du Vietnam. L’article en anglais que Wikipedia consacre à cette espèce évoque aussi l’utilisation de l’écorce de cette espèce pour la fabrication de papier en Thaïlande, et parle également de l’utilisation de la tige, de la racine et de l’écorce dans la médecine ayurvédique et dans d’autres médecines traditionnelles pour soigner diverses affections, telles que la paludisme, les rhumatismes, la toux et les ulcères.

Ci-dessous, un spécimen de l’arbre brosse à dents dans le parc de l’Ambassade de France à Phnom Penh (photo personnelle) :

2. Les graines d’Entada phaseoloides sont appelées « haricots de Saint Thomas ». Les gousses contenant ces haricots peuvent atteindre une longueur de deux mètres. Le site Useful Tropical Plants énumère ici diverses utilisations médicinales de l’espèce, notamment pour traiter les douleurs rhumatismales et musculaires. Cette espèce est très proche de l’espèce Entada rheedei, que nous avons évoquée dans l’article consacré au jeu du « lancer de rotules », publié ici sur Tela Botanica, au point que les Khmers confondent les deux espèces.

Ci-dessous, un fragment (90 cm) de gousse d’Entada phaseoloides, que l’on peut voir au Musée de Toulouse. L’image vient de l’article en anglais que Wikipedia consacre à l’espèce.

Muséum de Toulouse, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

3. Le site Useful Tropical plants, sur la page qu’il consacre ici à l’espèce Terminalia citrina, indique que le fruit contient des tanins astringents, que l’écorce sert à produire un colorant bleu foncé, et précise encore qu’il s’agit d’une essence recherchée, utilisée en Indochine pour fabriquer des meubles luxueux.

La photo ci-dessous, de graines de Terminalia citrina vient du site indiabiodiversity.org, voir ici.

Dr. Puspa Komor (CC BY)

Je n’ai trouvé aucune information quant à une utilisation éventuelle de l’écorce de l’arbre brosse à dents pour fabriquer du papier au Cambodge.

L’article d’Ingon Patamadit donne encore des informations très intéressantes concernant les pratiques traditionnelles en relation avec la riziculture dans cette région de Thaïlande. Cet article peut être lu en ligne sur Persée, ici.

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