Le Santal et les Cannibales

Le santal évoque pour nous des senteurs exotiques qu'on retrouve dans quelques parfums. Mais c'est aussi un bois de qualité, et un article du commerce international depuis de nombreux siècles.
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Fleurs de Santalum album

J’ai été intrigué par la publication en 2020 d’un récit de voyage intitulé : Le Santal et les Cannibales : Mémoires des îles Fidji (Anacharsis). Je l’ai lu, voulant en savoir plus sur le santal, et accessoirement sur les cannibales.

L’auteur, William Lockerby (1782-1853), est un marin écossais qui s’est trouvé vivre en 1808-1809 pendant huit mois dans l’île de Vanua Levu aux Fidji. Il dit y avoir été abandonné par le capitaine de son navire, mais il a ensuite servi d’intermédiaire pour se procurer du bois de santal.

Au début du XIXe siècle, les navires anglais sillonnaient le monde pour commercer. Ils étaient surtout intéressés par le thé qui ne se trouvait alors qu’en Chine. Rares étaient les produits susceptibles d’être échangés avec les Chinois. L’un d’eux était l’opium, comme l’on sait, et l’autre était le santal.

La découverte du santal aux Fidji allait entraîner une frénésie de commerce du bois de santal, au point que vers 1815, il y avait pratiquement disparu. Les navires santaliers venaient troquer du bois de santal, qui était coupé par les indigènes en échange de dents de cachalot, article prestigieux pour les Fidjiens. Ils allaient ensuite en Chine vendre le santal, et revenaient en Angleterre avec du thé.

Ce commerce allait engendrer des guerres entre groupes fidjiens. La coutume voulait que l’on mange les ennemis morts, ce que Lockerby raconte avec horreur. Il semble d’ailleurs que l’on se faisait souvent la guerre. Lockerby ne précise pas, hélas pour l’ethnobotaniste, si on cuisinait la chair humaine avec la tomate des anthropophages (Solanum anthropophagorum, aujourd’hui Solanum viride). Seemann le fera en 1862.

L’espèce de santal endémique des Fidji est Santalum yasi. Il existe actuellement quinze espèces de Santalum, répandues dans toute la zone océanienne, dont plusieurs en Australie et plusieurs à Hawaii. Toutes ont été surexploités au XIXe siècle, et la plupart sont en danger d’extinction. Une seizième, Santalum fernandezianum, des îles Juan Fernandez, est même éteinte.

Les santals sont de petits arbres hémiparasites, qui vivent aux dépens de nombreux autres arbres, voire de plantes herbacées. Pour l’extraction d’huile essentielle, on exploite aussi bien le bois que les racines.

L’espèce de loin la plus importante est Santalum album, originaire de Timor et d’Indonésie, et probablement cultivée dans le sud de l’Inde depuis plus de 2000 ans. Les Chinois l’utilisent surtout comme source de parfum et pour son bois dur. Dans son roman Le supplice du santal, Mo Yan détaille la préparation (et l’usage) d’un pieu de santal pour empaler un supplicié (Je déconseille ce roman aux âmes sensibles).

En Inde, outre les parfums, le bois de santal est un ingrédient indispensable des bûchers funéraires des riches Hindous, ce qui suppose de grosses quantités. La pâte de santal est aussi un ingrédient du tilaka, la tache rouge que portent au front de nombreux Hindous. Le nom sanskrit du santal, चन्दन – candana, a dû désigner au départ une autre espèce au bois rouge, Pterocarpus santalinus, appelé « santal rouge ».

Quant à Santalum album, on en distingue deux qualités, le santal blanc et le santal jaune ou citrin. Seul le bois de cœur est utilisé. L’Europe ne l’a connu qu’avec le commerce arabe au Moyen-Age. Les Arabes ont emprunté au sanscrit le nom صندل – ṣandal, qui est passé à toutes les langues européennes via le latin sandalum ou santalum.

Si en Europe, l’usage du santal se limite à des parfums « orientaux », il reste bien présent dans le monde arabe, que ce soit dans la pharmacopée ou sous forme de petits objets en bois.

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2 commentaires

  1. Merci pour cet article sur le santal,
    vous pourriez évoquer de la même manière le santal de Nouvelle-Calédonie (Santalum austrocaledonicum), également objet d’un commerce triangulaire entre l’Australie, la NC et la Chine, toujours à la recherche de thé.
    cf. « Ils étaient venus chercher du santal » de Dorothy Shinberg 1973

    1. Merci de la référence. Je viens de découvrir un autre roman: Serge Legrand-Vall, 2011. Les îles du santal (Marquises).

      Mon objectif n’était pas de faire une synthèse de tous les aspects du (ou des) santal. Mais je découvre que c’est un pan de l’histoire mondiale qui a été bien oublié. On a pléthore de livres sur l’histoire du café ou du thé, mais presque rien sur les plantes techniques.

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