La nature perd ses repères

Cet article est une collaboration entre le CREA Montblanc et Tela Botanica. Il a été co-rédigé par Maëlys Boënnec (CREA) et Garance Demarquest (Observatoire des Saisons – Tela Botanica).
Pour lire la première partie consacrée au contexte, aux données notamment issues des observateurs et aux premières anomalies, rendez-vous ici.
- Les dernières anomalies concernent la date de sénescence, le fameux changement de couleur à l’automne, suivi de la chute des feuilles mortes. Celle-ci peut être tardive : c’est ce que l’on observe lorsque l’automne est doux, et qu’il n’y a pas eu de sécheresse marquée en été. Ces conditions sont favorables à la croissance des feuilles : l’arbre peut continuer à réaliser la photosynthèse au niveau de son feuillage, et ainsi augmenter son stockage de carbone. En effet, la photosynthèse permet aux végétaux de transformer l’énergie lumineuse en matière organique (composée principalement de carbone), ce qui constitue une réserve d’énergie majeure. Toutefois, cet allongement de la saison de croissance n’est pas sans risque. Il augmente la probabilité d’exposition aux premiers gels d’automne : dans ce cas, le processus de résorption des nutriments depuis les feuilles vers les organes de réserve peut être incomplet, privant l’arbre de ressources cruciales pour le débourrement printanier suivant… À long terme, la répétition de ces déséquilibres peut affaiblir les arbres, et les rendre plus vulnérables aux stress climatiques et biologiques.
- À l’inverse, on observe des sénescences précoces à la suite de sécheresses estivales intenses, réduisant la saison de croissance et donc la capacité de stockage de carbone de l’arbre. En effet, suite à des périodes de sécheresse, une des stratégie peut être de perdre ses feuilles : l’arbre fait ainsi des économies d’eau. En temps normal, la sève, constituée en partie d’eau, est acheminée jusqu’aux feuilles pour assurer la photosynthèse. En cas de sécheresse, l’acheminement est rompu, ce qui engage le processus de sénescence plus tôt qu’à l’accoutumée. En 2022 par exemple, les arbres en plaine présentaient des feuilles décolorées dès juillet.
Chez les animaux aussi, des changements ont été constatés. Des brèmes, des poissons d’eau douce qui migrent habituellement vers des zones plus chaudes en hiver, ne sont par exemple pas descendues vers le sud et sont restées sur leurs sites de reproduction. Chez les amphibiens, les dates de migration se sont fortement dispersées, faute de repères liés à des conditions hivernales normales. Quant à certaines libellules, elles ont émergé… en plein milieu de l’automne.
Depuis 2015, ces phénomènes sont inédits par leur fréquence et leur ampleur et ils n’ont aucun équivalent dans les archives depuis au moins 1901, soulignant l’accélération et l’intensité des bouleversements climatiques récents. Cela soulève des questions majeures sur nos connaissances quant au fonctionnement et à la capacité des plantes et de nos agroécosystèmes à s’adapter au changement climatique.
La mélodie de la vie n’est plus tout à fait la même : certains cycles biologiques se décalent, certaines floraisons se font à contretemps, et les feuilles ne tombent plus toujours quand on s’y attend. Le rythme change, et il va continuer à bouger. Face à l’urgence écologique, il devient vital d’inventer de nouvelles façons de surveiller et de comprendre ces changements. Leur fréquence ? Incertaine. Leurs conséquences ? Elles pourraient transformer nos forêts, nos jardins, nos fermes, notre biodiversité…
Mais voici la bonne nouvelle : ce concerto, nous pouvons le suivre, l’observer, et faire autant que possible pour ne pas contribuer au changement de tempo. Observer, noter, s’émerveiller, participer… Chacun et chacune peut prendre sa place dans l’orchestre de la nature. Comprendre, c’est déjà jouer sa partition.
Un immense merci à toutes celles et ceux qui observent, notent et partagent leurs observations depuis des années. C’est grâce à vous que ces recherches sont possibles, et que nous pouvons mieux comprendre les changements à l’œuvre dans la nature.
Et si vous ne faites pas encore partie de nos programmes, n’attendez plus pour les rejoindre !

- Vous habitez à la montagne ? Rejoignez Phénoclim !
- Vous habitez en plaine ? Rejoignez l’Observatoire des Saisons !
- Pour saisir vos observations d’anomalies phénologiques, c’est ici : Recensement des anomalies phénologiques au cours des saisons !
- Chuine, I., Garcia de Cortazar-Atauri, I. , Jean, F., Van Reeth, C.: Living things are showing increasing anomalies in their seasonal activity, which could disrupt the dynamics of biodiversity and ecosystems. In: Scientific Reports. 2025.
- Le réchauffement climatique, en modifiant les cycles saisonniers de la biodiversité, perturbe son équilibre | CNRS Écologie & Environnement
- GIEC, 2021 : Résumé à l’intention des décideurs. In: Changement climatique 2021: les bases scientifiques physiques. Contribution du Groupe de travail I au sixième Rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat [publié sous la direction de Masson-Delmotte, V., P. Zhai, A. Pirani, S.L. Connors, C. Péan, S. Berger, N. Caud, Y. Chen, L. Goldfarb, M.I. Gomis, M. Huang, K. Leitzell, E. Lonnoy, J.B.R. Matthews, T.K. Maycock, T. Waterfield, O. Yelekçi, R. Yu, et B. Zhou]. Cambridge University Press.