Pourquoi votre dose quotidienne de café ne se limite pas à une affaire personnelle

Traduit de World Watch

Correctement cultivé, le café est peut-être l’une des seules industries humaines à
rendre sa santé à la Terre

Par Brian Halweil, chercheur associé à l’Institut Worldwatch. Il est l’auteur de «  Cultiver en
respectant l’intérêt public
 » in L’état de la planète 2002 (Washington, DC: Institut Worldwatch, 2002)

Respirez profondément.

Lorsque vous vous trouvez dans un bar à café – à moins que vous ne veniez de moudre votre
mélange de java – vous inhalez de microscopiques particules de café qui contiennent les
quelque 800 agents chimiques d’origine naturelle qui donnent au café cet arôme si séduisant.
Ce sont ces mêmes agents, soit dit en passant, qui titillent votre système nerveux central, la
caféine étant le plus connu d’entre eux.

Il est probablement difficile, lorsque ces molécules entrent dans nos narines et stimulent nos
nerfs olfactifs, de penser à autre chose qu’à avaler la première gorgée. La consommation de
café accélère le rythme cardiaque, donne de l’énergie et rend plus alerte. Les buveurs
réguliers de café vont jusqu’à éprouver un manque s’ils n’absorbent pas leur dose au moment
voulu. Si votre seul souci en commençant la journée est de boire votre première tasse, il vous
sera peut-être difficile de vous intéresser à la provenance du café.

Aussi serez-vous peut-être surpris d’apprendre que cette provenance joue un rôle capital
dans l’avenir de la vie sur notre planète déstabilisée. La café est l’une de ces richesses
d’origine tropicale produites uniquement dans le Tiers Monde et consommées presque
exclusivement en Occident. (Le cacao, la vanille et les bananes en sont d’autres exemples).
Tous les grains sélectionnés pour les consommateurs de Genève, Los Angeles ou Tokyo
poussent sans exception dans cette bande de forêt tropicale qui s’étend du Tropique du
Cancer à celui du Capricorne. Cela dit, il y a deux façons radicalement différentes de cultiver
le café : en préservant et en restaurant la forêt tropicale, ou au contraire en la détruisant. Or,
comme l’ont souligné les biologistes, les forêts tropicales jouent un rôle majeur dans la santé
écologique de la planète.

Jusqu’aux dernières décennies, l’essentiel de la production du café dans le monde poussait
dans les sous-bois des forêts tropicales et les agriculteurs considéraient donc les arbres de
ces forêts comme une partie intégrante de leur travail. Hélas, le café est de plus en plus
souvent produit sur des terrains conquis dans les forêts tropicales et convertis par des coupes
claires en étendues sans ombre d’où se dégage l’odeur sèche et brûlante des fertilisants à
l’ammoniaque. Plus de 40 % des cultures de café en Colombie, au Mexique, en Amérique
Centrale et dans les Caraïbes ont été transformées en cultures « au soleil », à quoi il faut ajouter
un quart de la surface actuellement en voie de transformation. Et ce système est
progressivement adopté partout où pousse le café.

A court terme, cette transformation augmentera le rendement dans la mesure où l’on peut
enraciner dans les terrains où s’élevaient auparavant de grands figuiers sauvages un plus
grand nombre de plants. Mais à long terme, c’est une autre histoire. Du point de vue
écologique, cette transformation correspond à une nouvelle forme de déforestation tropicale
qui s’ajoute aux techniques de coupe et de mise à feu pratiquées par les colons ou à la
destruction au bulldozer que pratiquent les éleveurs pour étendre les pacages. Lorsqu’une
ferme de culture du café à l’ombre est transformée en culture « au soleil », la diversité et le
nombre des organismes présents dans la région s’effondrent. Les différentes espèces
d’orchidées, de mousses, de grenouilles, de salamandres et d’oiseaux qui vivent dans la forêt
ont toutes besoin d’ombre et d’humidité pour construire leur habitat, se nourrir et survivre.
Les ornithologues ont découvert que dans les plantations en plein soleil, le nombre d’espèces
d’oiseaux est divisé par deux, tandis que le nombre d’oiseaux considérés individuellement
peut diminuer de près de deux tiers. La plupart des oiseaux des forêts tropicales vivent dans
la frondaison des arbres, plutôt qu’au sol, à proximité des plants de café. Le « mot mot », un
superbe oiseau bigarré pourvu de longues plumes au bout d’une queue fine comme un fil qu’il
agite à la façon d’un pendule d’horloge, se nourrit des baies et des insectes qu’il trouve sur les
plus hautes branches des figuiers sauvages, des avocatiers et des arbres de corail. Les
insectes dépendent à leur tour du nectar que produisent les plantes qui croissent à la surface
de ces arbres : les orchidées, les broméliacées et les cactus. Les larves d’insectes se
développent dans les eaux de pluie retenues dans les cavités de ces plantes, qui servent ainsi
également de réserves d’eau pour les salamandres, les grenouilles, les serpents et d’autres
animaux tropicaux. Quand le système hautement complexe de la forêt tropicale est ramené à
un champ de caféiers, ces organismes interdépendants disparaissent.

Selon Jeffrey A.McNeely, maître de recherche à l’Union internationale pour la conservation de
la nature et de ses ressources (IUCN), « la conversion à grande échelle à la culture du café au
soleil est particulièrement préoccupante quand on sait que 13 des 25 régions les plus
importantes pour leur biodiversité – les espaces qui possèdent une exceptionnelle richesse
d’espèces, et sont tous dangereusement menacés – se trouvent dans des pays producteurs
de café. » Mais ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la valeur intrinsèque des forêts
tropicales et des espèces qu’elles abritent, mais également les bienfaits majeurs qu’elles
dispensent aux populations, que ce soit dans les régions productrices de café ou dans celles
où il est consommé :
– Ces forêts tropicales absorbent une grande partie du carbone mondial et dans la mesure où
notre atmosphère est chaque jour plus saturée de carbone, cette capacité des plantes à
absorber le carbone et à l’éliminer devient indispensable. Lorsqu’une forêt est abattue ou
brûlée, la carbone est relâché dans l’atmosphère et contribue ainsi au réchauffement climatique
général. La culture du café à l’ombre permet de conserver le carbone à sa juste place.
– Les forêts – et les plantations de café qui contribuent à leur conservation – jouent un rôle
essentiel dans la protection des ressources en eau potable dans les zones tropicales. La
couverture de végétation et de racines qui se forme dans l’ombre retient les eaux, limitant ainsi
les risques d’inondation et de glissements de terrain et permettant une alimentation régulière
des nappes phréatiques. Dans les collines des alentours de San Salvador, la capitale du
Salvador, les cultivateurs de café sont aujourd’hui encouragés à replanter des arbres dans
leurs exploitations afin d’aider la ville à lutter contre le pénurie d’eau.
– Le café cultivé à l’ombre demande moins de pesticides (et parfois aucun) car la forêt tropicale
est l’habitat naturel d’oiseaux et d’insectes qui dévorent les parasites des plants de café.
– Le café cultivé à l’ombre exige également moins de fertilisants chimiques (ou même aucun)
car nombre des plantes qui appartiennent à l’écosystème complexe de la forêt à l’état naturel
apportent au sol des éléments nutritifs. De même, cette culture naturelle ne requiert qu’une
irrigation minime, quand elle ne s’en passe pas tout à fait, car la couverture végétale
importante et l’ombre réduisent la déperdition d’eau par évaporation.
– La biodiversité qu’on trouve autour des cultures de café à l’ombre est un capital d’une grande
valeur pour les populations du monde entier en raison de son utilité dans le développement
de nouveaux médicaments, aliments et autres ressources. Le planteur de café retire lui aussi
un meilleur profit des grains cultivés à l’ombre que des grains cultivés au soleil. En effet, les
planteurs des exploitations de café péruviennes tirent presque 30 % de leurs revenus des
ventes du bois de cheminée, du bois utilitaire, des fruits et des plantes médicinales qu’offrent
le système ombragé, autant de produits que l’exploitant consomme en outre à titre personnel.

Les planteurs de café ont encore une autre raison de restaurer les forêts sur leurs
exploitations : le prix du café cultivé à l’ombre est plus élevé que celui de son concurrent. Les
compagnies de café et les consommateurs sont d’accord de payer plus cher des grains
cultivés dans le respect de la forêt, respect qui se traduit non seulement par l’aménagement
d’espaces propices aux autres espèces végétales et animales, mais encore par un mode de
culture évitant le recours à des produits agrochimiques toxiques. Enfin, il existe des marques
de café qui garantissent aux planteurs un prix minimum plus élevé que les prix pratiqués sur
le marché mondial. Le groupe d’aide Oxfam encourage ainsi les Américains et les Européens
à rechercher et à acheter ce café basé sur le « commerce équitable » et à apporter ainsi une
contribution « petite mais significative à la lutte contre la pauvreté. »

Pour les cultivateurs du Kenya, de Colombie ou de tout autre pays pauvre, cet avantage en
termes de prix revêt aujourd’hui une grande signification. Dans le monde, un cultivateur de
café moyen gagne moins de 3 dollars par jour. Avec ce que nous dépensons pour un
expresso, le cultivateur doit payer sa maison, sa nourriture, ses habits et l’éducation de ses
enfants. Avec un marché du café dont les prix sont au plus bas depuis plusieurs décennies,
de nombreux petits cultivateurs sont forcés de renoncer à leur exploitation. Le commerce
équitable permet au consommateur de café de contribuer à l’amélioration de la vie de lointains
cultivateurs de café.

Une des raisons pour lesquelles le commerce équitable permet une rémunération supérieure
est qu’il garantit de meilleures perspectives économiques à long terme. Les frais d’exploitation
d’une plantation de café ressemblant à une forêt vierge sont moindres. Les pesticides et
fertilisants qui sont nécessaires à une exploitation au soleil sont des substituts coûteux aux
services que rendaient autrefois les oiseaux, les insectes, les champignons et les autres
organismes présents dans les sous-bois. Le café est né et a évolué à l’ombre, dans les forêts
du Soudan ou d’Ethiopie, devenues aujourd’hui des terres brûlées par le soleil. « Si vous lui
enlevez la forêt », souligne Robert Rice, du Smithsonian Migratory Bird Center, »la plante ne
reçoit plus aucune aide de la part de son environnement naturel. Vous aurez mis une croix sur
les apports du sol et le soutien de la diversité biologique. » Ce qui signifie que tôt ou tard, les
plants périront sous l’assaut des maladies.

La majeure partie du café « éthique » mondial – certifié organique, protégeant la forêt tropicale
et garantissant au cultivateur une rémunération juste – provient actuellement d’Amérique
centrale et des Caraïbes. Mais le concept pourrait être étendu sans difficulté au monde entier,
quand bien même les espèces d’oiseaux et d’arbres ainsi protégées varieraient, tout comme
les langues et les cultures des petits cultivateurs qui exploitent les plantations. L’objectif
principal demeure néanmoins la préservation de l’héritage tropical mondial.

Précisément, quelle quantité de forêt peut-on espérer préserver de cette manière ? Parmi les
11,8 millions d’hectares consacrés au café à travers le monde, la totalité ou presque
(exception faite des 2,3 millions d’hectares plantés au Brésil) se trouve dans des zones de
forêts tropicales, même lorsque celles-ci ont disparu. En d’autres termes, une conversion
globale à la production de café éthique sauverait environ 10 millions d’hectares de forêt
tropicale. Quand on sait que le feu et les coupes claires détruisent à peu près 15 millions
d’hectares de forêt tropicale chaque année, cette démarche pourrait devenir un facteur
essentiel dans la réversibilité du phénomène de destruction des forêts. Bien sûr, ce n’est pas
pour tout de suite. Là où la forêt a été complètement abattue, il faut compter entre cinq et dix
ans pour parvenir à un reboisement stable. La question principale est de savoir si la demande
de café « éthique » est suffisante pour maintenir les cultivateurs sur leurs terres et les
encourager à cultiver autre chose que du café seulement.

Lors d’une réunion récente de l’Organisation Internationale du Café, les plus importants
producteurs et acheteurs de café au monde sont tombés d’accord pour limiter la production
de café afin de faire monter les prix sur le marché mondial et aider ainsi les cultivateurs du
monde entier à rester actifs sur le marché – une décision qui selon plusieurs analystes
marque bien le changement d’attitude des compagnies de café vis-à-vis de cette culture.
Ernesto Illy, le président d’Illycaffe, une compagnie de
cafés de premier choix installée en Italie, dit
comprendre que les consommateurs se soucient de
plus en plus de la qualité du café : « Si vous voulez
avoir un grain superbe, mûr, mature et ramassé à la
main, le prix à payer est de garantir au cultivateur un
niveau de vie décent. » Et de fait, Illycaffe paie souvent
le double du prix pratiqué sur le marché mondial pour
garantir cette qualité.

Nous sommes en quelque sorte confrontés à un
dilemme du type « l’oeuf ou la poule ». D’un côté, les
compagnies expliquent que même si elles étaient
d’accord de vendre du café cultivé à l’ombre ou
relevant du commerce équitable, la production actuelle
dans ces catégories ne suffirait pas à satisfaire la
demande. D’un autre côté, la plupart des cultivateurs
hésiteront à faire le pas tant qu’il n’auront pas vu la
couleur de l’argent.

Si quelques grands importateurs européens et
américains, parmi lesquels Starbucks, ont désormais
emboîté le pas aux nombreux petits magasins qui
offrent du café éthique, certifié organique, cultivé à
l’ombre et/ou relevant du commerce équitable, ils ne
représentent qu’une faible part du marché comparés
aux plus grands acheteurs mondiaux, Proctor and
Gamble (Folgers), Philip Morris (Maxwell House) et
Nestlé (Nescafé). En matière de café éthique, les
acteurs principaux – nommés dans le jargon de
l’industrie les « boîtes » – n’ont même pas pris place à la
table de négociation.

Ce qui nous amène à un autre dilemme du type « l’oeuf ou la poule ». Les compagnies de café
en général refusent de commencer à vendre du café cultivé à l’ombre sans avoir la garantie
que les consommateurs l’achèteront et accepteront de payer un prix légèrement supérieur. Il
y a pourtant des précédents qui montrent que, moyennant le recours à une promotion et à une
publicité adéquates, un changement de nature de la demande est possible. Dans le cas
d’autres produits, la prise de conscience éthique ou environnementale a déjà permis des
changements majeurs sur le marché. Partout dans le monde, de plus en plus de gens se
posent des questions telles que : « Suis-je en train d’acheter des diamants qui financent les
menées des seigneurs de guerre de la Sierra Leone? », « Mon T-shirt a-t-il été fabriqué dans
des ateliers d’enfants? », « Ces fleurs fraîchement coupées ont-elles été traitées avec des
insecticides interdits ? ».

Et même hors de toute considération humanitaire, il y a quelques autres excellentes raisons
de se demander comment a été cultivé le café que l’on consomme. « Le café cultivé à l’ombre
mûrit plus lentement, explique Ernesto Illy, ce qui le rend plus aromatique et lui donne un goût
plus puissant. » Un avis très partagé, puisque, comme le souligne Ted Lingle, directeur exécutif
de l’Association Américaine des Spécialistes du Café : « Les cafés organiques gagnent un
nombre proportionnellement croissant de concours de goût à travers le monde. »

1 commentaire

  1. article à diffuser largement auprès des consommateurs de café !

    La toxicité du café cultivé à grande échelle au soleil me préoccupe à cause des pesticides,
    car depuis plusieurs mois,je suis devenue allergique (éternuements,nez qui coule)après avoir bu une tasse de café de consommation courante.

    Désormais, mon choix sera différent.

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