Une extinction massive des espèces est annoncée pour le XXIe siècle

Source : Le MONDE, 7 janvier 2006

Michel Loreau préside le comité scientifique de Diversitas
Une extinction massive des espèces est annoncée pour le XXIe siècle

Michel Loreau est professeur d’écologie à l’université Mac-Gill de
Montréal. Il préside le comité scientifique de Diversitas, programme
international sur la biodiversité.

La disparition des dinosaures a marqué, il y a 65 millions d’années,
la cinquième extinction massive d’espèces. Un animal ou une plante
disparaîtrait toutes les vingt minutes. Abordons-nous la sixième
crise de la vie ?
La disparition des espèces s’accélère. Le rythme d’extinction des
vertébrés et des plantes est déjà cent fois plus important que lors
des temps géologiques, il y a des dizaines de millions d’années.
Cette vitesse devrait être multipliée par 100 dans les prochaines
décennies, soit un rythme 10 000 fois supérieur au taux estimé comme
naturel.

1,75 MILLION D’ESPÈCES, dont 1,3 million d’animaux (950 000
insectes), 288 000 plantes et 72 000 lichens et champignons, sont
inventoriées. Le nombre d’espèces total est estimé à une dizaine de
millions.

DEPUIS LE XVIIE SIÈCLE, 113 espèces d’oiseaux (sur 9 900) et 83 de
mammifères (sur 4 800) se sont éteintes.

9 % DES ESPÈCES DE VERTÉBRÉS et 3 % de celles de plantes sont
aujourd’hui en danger, selon l’Union internationale de conservation
de la nature (UICN).

CHRONOLOGIE

Cinq périodes d’extinctions massives :
– voilà 438 millions d’années, disparition de 70 % des espèces
d’animaux marins,
– il y a 370 millions d’années, extinction de plus de 30 % des
espèces animales,
– voici 250 millions d’années, la plus grande crise, effacement de
plus de 90 % des espèces animales,
– il y a 215 millions d’années, destruction de 75 % des espèces marines,
– il y a 65 millions d’années, perte de 70 % des espèces, dont les dinosaures.

À LIRE

Philippe Dubois, Vers l’ultime extinction ?, éd. La Martinière, 2004.

SUR LE NET :

Lors des grandes crises d’extinction, jusqu’à 95 % des espèces ont pu
disparaître d’un coup, du moins à l’échelle paléontologique, sur
plusieurs millions d’années. Je ne sais pas si on peut mettre ce qui
se passe actuellement sur le même plan, mais la communauté
scientifique pousse un cri d’alarme : nous sommes en train de
modifier les systèmes naturels à tel point que des extinctions
massives risquent de toucher tous les groupes d’êtres vivants, du
champignon au gorille.

Pourquoi cette accélération ?

Les grands animaux, notamment les herbivores, disparaissent sur la
plupart des continents depuis l’avènement des sociétés humaines, il y
a des milliers d’années. Mais l’accélération actuelle, depuis la
révolution industrielle, est principalement due à la destruction des
habitats : déforestation, urbanisation, changement d’utilisation des
terres…

La croissance des échanges internationaux entraîne également une
propagation des espèces d’un continent à l’autre. Or une nouvelle
espèce introduite peut devenir un prédateur ou un parasite très
efficace des espèces locales, ce qui peut détruire une grande partie
de la faune ou de la flore.

Que dire du changement climatique ?

C’est le troisième facteur qui menace la biodiversité. Selon une
étude dirigée par Chris Thomas en Grande-Bretagne et basée sur les
projections climatiques du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental
sur l’évolution du climat), la planète pourrait perdre à l’horizon
2050 jusqu’au tiers des espèces existantes.

Sa méthodologie a été fortement critiquée. Mais l’exercice est
intéressant. Peut-être que les espèces vont s’adapter. Mais il ne
fait pas de doute que le changement climatique va devenir un facteur
critique.

Quelles seront les conséquences sur les sociétés humaines en 2050 ?

A priori, pendant un certain temps, les conséquences de la perte de
biodiversité ne seront pas perceptibles. Puis des catastrophes vont
se produire : invasions de nouvelles espèces, émergence de maladies,
y compris pour les plantes, perte de la productivité des écosystèmes.

Je viens de travailler sur les pollinisateurs naturels : la pollution
chimique et la destruction des habitats entraînent leur disparition.
Or il est démontré expérimentalement que, en réduisant la diversité
des pollinisateurs, certaines plantes se reproduisent moins bien et
s’éteignent.

La planète va-t-elle manquer de ressources agricoles ?

Cela va être un problème dans certains pays, mais je ne pense pas que
ce le sera à l’échelle mondiale. Il existe des marges de manoeuvre
importantes : des terres sont encore non utilisées, une agriculture
plus performante peut être mise en place. Mais pour satisfaire cette
demande agricole, des habitats naturels vont être détruits, ce qui va
encore accélérer la perte de biodiversité et le changement de climat.

Pourrait-on fabriquer des espèces pour compenser ces pertes ?

Imaginer qu’on puisse créer une espèce en ajustant les mécanismes
encore méconnus qui la régissent me paraît une perspective très
lointaine. Je ne dis pas que c’est impossible, mais ce n’est pas
envisageable en tout cas à l’horizon 2050.

Quels sont les moyens d’accroître la biodiversité ?

Tout d’abord, arrêter les destructions des habitats. C’est une mesure
d’urgence. A plus long terme, il faut que l’homme réapprenne à vivre
avec la nature. Je pense que cela est possible tout en gardant un
mode de vie moderne. Cela veut dire repenser la structure spatiale
des villes et de la campagne. Soit nous réussissons à réaliser une
fusion plus importante de la ville et de la campagne, soit nous
faisons des villes plus agréables à vivre.

Dans un monde globalisé, chaque individu devrait être amené à se
penser non pas comme une personne isolée dans un endroit donné, mais
comme un maillon d’une chaîne qui le relie à la nature. Si on
parvenait à éduquer les enfants et les citoyens à réfléchir de cette
façon-là, nous serions tous beaucoup plus connectés non seulement à
la nature, mais aussi aux autres.

Près de 9 milliards d’habitants peupleront la planète en 2050, soit
50 % de plus qu’aujourd’hui. Va-t-on pouvoir inverser le processus de
destruction de la biodiversité ?

La période est critique. Tout se déroule actuellement à des vitesses
invraisemblables. Nous détruisons, et les systèmes naturels n’ont pas
le temps de s’adapter. Nous commençons à voir quels sont les impacts
de nos agissements sur le climat, la productivité des pêcheries ou de
l’agriculture. Parallèlement, la population va augmenter de façon
substantielle. Les limites de résistance de la nature sont
extensibles, mais pas à l’infini.

L’histoire de l’humanité, c’est un peu celle du nénuphar qui se
développe dans l’étang. Il commence par en occuper une fraction
infime, double de taille, se multiplie jusqu’à couvrir la moitié de
l’espace. A la génération suivante, il s’est répandu sur tout l’étang
et ne peut plus croître. Nous avons colonisé pratiquement toute la
surface de la planète. Nous arrivons à un point où il faut se poser
des questions sur notre modèle de société.

Propos recueillis par Hervé Kempf
Article paru dans l’édition du Monde du 08.01.06

8 commentaires

  1. A propos d’agriculture, il y a une contradiction à dire que des espaces naturels vont être détruits et que des terres sont non exploitées. Quant à l’ agriculture performante, est-ce celle que l’on voit en Beauce ? région qui ne doit pas être au top 50 de la biodiversité.
    Paul Mauguin

    1. Enfin, je trouve des personnes censées qui osent aborder le tabou de la surpopulation humaine! Ca me fait plaisir car c’est par le contrôle des naissances que l’on va resoudre en premier lieu le problème de l’écologie
      Si sur le terre il y avait 1 milliard d’humains au lieu de 6 milliard, il y aurait six fois moins de gaz à effet de serre, six fois moins de pollution…

    2. Voilà donc la question posée ! Tabou OUI, il n’y à qu’à voir la tête de mes congénères lorsque j’aborde le sujet du bout des lèvres ! Sur le plan mathématique c’est implacable, sur le plan éthique, le flou s’installe, sur le plan fonctionnel le projet devient utopie….Alors quelle(s) solutions ? J’ai bien peur que la  »courte vue » de nos semblables nous condamne tous……

    1. Quand on parle de disparition massive des espèces on a toujours l’impression qu’on en exclut celle, possible (souhaitable ?), de l’homo sapiens sapiens. Ne peut-on pas imaginer que la surpopulation humaine puisse entraîner une pandémie éclair qui ferait disparaître les humains de la planète ? Avec la disparition du superprédateur de nombreux problèmes trouveraient une solution naturelle. Tout espoir n’est donc pas perdu !!

    2. Le problème n’est pas de s’inquiéter de la perte de biodiversité en tant que telle, car nous savons qu’après une extinction massive, la nature sait très bien repeupler la terre en créant une multitude de nouvelles espèces.
      Le problème n’est donc pas d’envisager la disparition d’Homo sapiens pour laisser la place aux autres espèces, mais bien de savoir comme Homo sapiens va arriver à survivre décemment sur cette terre en détruisant les espèces qui l’ont toujours accompagné.

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