Plaidoyer pour les plantes fines…

Dans le paysage agreste des montagnes d’Aït-Baha, de Tafraoute, d’Aït-Abdallah, d’Igherm, la vie s’écoule paisible…

Les facteurs agressant pour l’équilibre naturel ne se montrent pas, il n’y a ni industrie polluante, ni tourisme violent (enfin, à peine…), ni agriculture intensive comme dans le Souss voisin, ni programmes immobiliers éhontés, ni même cheptel en nombre incompatible, il n’y a même rien à déboiser, rien à reboiser… Et les paysannes qui s’en vont matin et soir, avant et après les ardeurs solaires, enjouées et souriantes, vêtues de leurs ravissantes tenues traditionnelles, sont bien belles. On entend leurs babillages, leurs rires et leurs chants comme un silence sonore, comme une onde vive jaillissant du rocher. Nous sommes transportés par le bonheur de vivre des exclues de l’alphabétisation… On pense à la fille-mère « libérée » qui, sortant du métro parisien dans le froid triste du petit matin, doit laisser son bébé à la crèche pour se soumettre au travail salarié…

Mais à quelle tâche s’adonnent ces paysannes, si loin dans les arides collines de ce paysage de rêve ? Que coupent-elles donc du bout de leur faucille, de leur serpette ? Qu’arrachent-elles donc à l’aide de leur piochon, de leur binette ? Et que transportent-elles dans leurs hottes traditionnelles ? Ni plus ni moins que toutes les plantes fines les plus précieuses du djebel, reconverties à usage fourrager ! Ni plus ni moins que des espèces botaniques en voie d’extinction, des endémismes locaux très fragiles, des plantes pour lesquelles il serait judicieux de prendre quelques mesures légitimes pour en assurer la pérennité et qui, en pleine phase de floraison, finissent sous la dent du bétail ! C’est afin de nourrir Vaches et Moutons, qu’il serait vain de faire pâturer sur un sol où les plantes herbacées sont trop éparses, qu’un peu à l’instar des Fourmis qui nourrissent des chenilles dans leur fourmilière, la gent féminine de l’Anti-Atlas occidental a le beau rôle d’« épiler » les montagnes. Empreinte d’une sagacité empirique, elle organise une razzia quotidienne, méthodique et drastique des plantes les plus appétables et qui sont souvent les plus rares de la phytocénose locale.

Avec une assiduité quotidienne dans la collecte, certains habitats sont littéralement scalpés tout au long du regain de janvier à mai par de charmants bataillons féminins… de destruction massive. C’est une inquiétante atteinte au patrimoine biologique d’une zone sensible et compte tenu des méthodes constatées, il n’est pas toujours évident que ça puisse « repousser ». Les observations ne manquent pas : arrachage systématique de Moricandia arvensis en inflorescences sur plusieurs kilomètres des bermes de la route d’Aït-Abdallah, (c’est la Crucifère-hôte de la rare Piéride saharo-arabe Euchloe falloui, laquelle a subséquemment disparu du paysage car il s’agit d’une espèce à faible dédoublement écologique et qui ne butine que la plante nourricière de sa larve) ; similaire nettoyage « à blanc étoc » de la « petite mégaphorbiée » de plantes herbacées, comportant d’excellentes Légumineuses, du lit de l’Oued Akka près de sa source (région d’Igherm), entraînant l’exil de tous les butineurs et des phytophages jusqu’aux faveurs aléatoires d’une prochaine année pluvieuse ; saccage brutal de toutes les Coronilles au Tizi-Mlil engendrant la perdition de la colonie locale de Zygaena algira ; arrachage « au peigne fin » d’Astragalus caprinus des ravins de Tizi-Tarakatine avec disparition ipso facto du fragile Plebeius antiatlasicus qui en est tributaire ; etc., liste interminable… Pour ne parler que de l’incidence au niveau des Lépidoptères qui nous sont chers, c’est là une des raisons de la grande instabilité des Papillons dans cette région par ailleurs si féconde.

Les conséquences de ce dérangement intempestif fait que les colonies ne se maintiennent jamais à la même place et que ce facteur d’instabilité conjugué aux effets des années de sécheresse récurrente, débouche fatalement sur l’extinction des espèces, laquelle extinction n’étant pas vérifiable objectivement et se devant donc d’être désignée plus correctement comme une extrême raréfaction. Il faut comprendre qu’en ces zones de pluies infidèles, l’irruption spontanée de la moindre plante est suivie d’une ruée providentielle tant des Insectes nectarivores et de ses parasites potentiels, que des Herbivores affamés par l’entremise des habitants riverains. Et l’épanouissement de la flore paie un lourd tribut à cette consommation exacerbée. Des bulbes sont aussi extraits à des fins domestiques, alimentaires et de pharmacopées locales.

Dans le paysage agreste des montagnes d’Aït-Baha, de Tafraoute, d’Aït-Abdallah, d’Igherm, la vie s’écoule paisible…

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Extrait d’un ouvrage à paraître (2006) en deux volumes illustrés de 700 pages, aux Éditions Ibis Press, Paris : Le Maroc, un royaume de biodiversité, par Michel R. Tarrier, illustré par Jean Delacre. Un réquisitoire sans concession sur les causes de perdition du riche biopatrimoine marocain. Un livre qui suscite le débat sur les enjeux écologiques du Maroc. Préface du WWF.

Michel Tarrier & Jean Delacre proposent, par le texte et par l’image, une visite naturaliste très documentée du Maroc, un royaume de biodiversité. La banalisation des grands écosystèmes est analysée et les facteurs des dramatiques éradications sont ouvertement dévoilés. Découvertes, anecdotes, bioindication et problématiques du Pays le plus favorisé et contrasté du zonobiome méditerranéen. Un ouvrage de vulgarisation un peu « pointu »… pour les esprits curieux ou épris des beautés du Maghreb, l’écotouriste, le naturaliste, l’écologue. Enfin un état des lieux du Maroc naturel, un diagnostic de ses écosystèmes, sans langue de bois dans les commentaires.

Un Maroc se meurt, celui d’une Nature si riche par le passé ; Celui du sol, de l’eau et des ressources naturelles. Destruction des paysages, extermination des espèces, préjudices. Risque d’extinction massive de la biodiversité marocaine.

Michel Tarrier

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