Variétés anciennes : vers la fin des haricots ?

Un article de Bruno BORDENAVE, chercheur, chargé d’enseignements vacataire à
l’Université de Bretagne Sud.

Une bataille judiciaire concernant un des patrimoines naturels les plus importants de l’humanité se déroule actuellement. Elle concerne le droit de perpétuer la biodiversité des espèces, sous-espèces, variétés et cultivars de plantes cultivées dites « anciennes », par leur culture et la libre diffusion de leurs semences. Cette bataille oppose l’association Kokopelli (nom d’un personnage de légende amérindienne symbolisant la fertilité et la germination), association bien connue dans le monde de la conservation botanique, à deux groupes de défense des intérêts des marchands et industriels des semences, le Groupement National Interprofessionnel des Semences et Plants (GNISP) et la Fédération Nationale des Professionnels des Semence Potagères et Florales (FNPSPF, association patronale regroupant les semenciers de France) qui avaient saisit le Tribunal d’Alès pour « vente de semences non inscrites » (au Catalogue officiel des semences) et qui avaient été déboutés en première instance. C’est la Cours d’Appel de Nîmes qui vient de condamner l’association, qui à son tour se pourvoit en cassation et porte l’affaire devant la Cour Européenne de Justice : en effet la directive européenne 98/95 permet « /la création d’une liste de conservation des semences en risque d’érosion génétique »/, mais le gouvernement français actuel, qui l’a pourtant transcrite, n’a pas jugé utile, pour des raisons qu’il faudra élucider, d’appliquer le droit communautaire.

Rappelons ici quelques éléments de l’histoire de l’agriculture qui s’est développée avant les bouleversements les plus récents qui ont affecté, en quelques décennies, les pratiques nourricières perpétuées depuis des millénaires, pour le plus grand profit des industries agroalimentaires. Ceci au détriment d’un patrimoine biologique inestimable de l’humanité mais aussi de la liberté des agriculteurs qui se voient aujourd’hui contraints d’acheter chaque années les lots de semences « homogènes » autorisées, produisant des plantes tributaires des apports d’engrais chimiques et de traitements pesticides, différentes en ceci des variétés rustiques, plus robustes et adaptées aux conditions pédoclimatiques des régions où elles s’étaient adaptées, à l’issue de milliers d’années de sélection et d’hybridation.

Chasseur-cueilleur à son origine, vivant de récoltes parfois aléatoires de fruits, graines, feuillages, racines et tubercule, ainsi que de chasse et de pêche, l’homme a profondément bouleversé ses modes de vie et de subsistance lors de la révolution agraire du néolithique, il y a 15 à 10 000 ans. L’invention du jardin « Hortus » et du champs cultivé « Agros », apparue semble-t-il en même temps que la domestication et l’élevage d’animaux, permit à l’homme de produire de façon plus régulière et prévisible des grains, fruits et végétaux nécessaires à sa subsistance, par la collecte et la transplantation des plantes et semence d’espèces comestibles, au voisinage des ses habitations. Citons des céréales telles que le blé, l’orge, le seigle et l’avoine, existant à l’état sauvage dans le régions de l’Asie mineure, le riz, le maïs (dont l’ancêtre sauvage, la Théosinthe a été retrouvée au Mexique), le mil, le sorgho, des tubercules comme la Pomme de Terre originaire des Andes, l’igname et le manioc dont les souches originelles proviennent des Guyanes, les fruits tels que les pommes et poires, abricots et pêches (dont le nom d’origine est la « prune de Perse »), agrumes et mangues d’Extrême Orient, bananes de Mélanésie, Ananas du Nord-Est de l’Amérique du Sud. Dans chaque cas d’espèce, les souches sauvages donnent fruits et graines plus petits, plus astringents, plus coriaces et en moins grande quantité et c’est le résultat d’un travail immémorial de sélection puis de l’hybridation des individus aux semences ou fruits les plus gros, les plus doux, les plus sucrés, mais aussi des plants les plus productifs et les mieux adaptés aux terrains où on les plantaient. Cette formidable épopée tranquille, réalisée au cours des quelques 10 000 ans qui nous séparent de cette révolution agraire a permit à l’homme de constituer une banque irremplaçable d’espèces, sous-espèces, variétés et cultivars de plantes alimentaires, aromatiques, condimentaires ou ornementales qui constituent sans doute un des patrimoines humains les plus inestimables. Chaque région, chaque climat, chaque type de sol cultivé peut ainsi accueillir les variétés les mieux adaptées pour la subsistance, mais aussi le plaisir du goût, de l’odorat et de la vue.
Alors que la diversité biologique fait l’objet, et il faut s’en réjouir, de tant d’attention, de discours vibrant et parfois même d’actions conséquentes, face aux menaces et atteintes sévères que subissent les espèces, les habitats naturels et les écosystèmes, il peut paraître surprenant et triste de voir une association – reconnue dans le monde de la conservation botanique et la perpétuation des semences rustiques – se voir ainsi poursuivie par les tenants d’intérêts privés au nom de règlements datant de la triste époque de Vichy et en contradiction avec le droit Européen. Cela alors même que l’Organisation Mondiale pour l’Agriculture (FAO) affirme que la perte de la biodiversité produit une préoccupante « /érosion du matériel génétique disponible pour les générations actuelles et futures/ », matériel constituant « /un réservoir d’adaptabilité génétique servant à atténuer les possibles effets nuisibles des changements économique et environnementaux/ », concluant que « /l’érosion de ces ressources menace gravement la sécurité alimentaire mondiale sur le long terme/ ».

Que va donner le pourvoi en cassation demandé par l’association, ainsi que le jugement de la Cours Européenne de Justice ‘ Le droit ira-t-il aux intérêts privés ou à l’intérêt général de l’humanité ‘ En ces temps où le profit sans partage semble le dernier moteur d’une civilisation, surpassant toute autre valeur humaine, il ne faut pas être trop optimiste. Gardons cependant un peu d’espoir que l’esprit de raison supplante ici la logique insensée du lucre, forte de lois iniques. Mais surtout ‘ « *veillions au grain* » !

Bruno Bordenave, Botaniste, Chercheur Indépendant
Docteur du Muséum National d’Histoire Naturel

12 commentaires

  1. J’ai lu ce texte attentivement, mais il n’apporte rien par rapport aux communiqués de Kokopelli, et Bruno Bordenave semble ignorer beaucoup d’éléments de la polémique.

    Tout d’abord, une affirmation fausse, copiée de Kokopelli : « la directive européenne 98/95 permet « la création d’une liste de conservation des semences en risque d’érosion génétique », mais le gouvernement français actuel, qui l’a pourtant transcrite, n’a pas jugé utile, pour des raisons qu’il faudra élucider, d’appliquer le droit communautaire. »

    C’est facile à élucider ! Aucun pays européen n’a encore pu appliquer cette directive, car l’annexe précisant techniquement ce qu’on entend par « variété de conservation » fait encore l’objet de discussion. C’est d’ailleurs à ce niveau-là qu’il faut agir. La Commission a fait une proposition, les gouvernements ont été consultés (mais rien n’a filtré en France), et ensuite le texte ira au Parlement européen.

    Par ailleurs, la réglementation catalogue, frappée d’infamie du fait qu’elle aurait été promulguée par Vichy, n’est plus française mais européenne, et ce depuis longtemps. Ce qui fait entre autre que tout cultivar inscrit au catalogue européen peut être commercialisé en France.

    Enfin, il faut quand-même rappeler que la conservation des ressources génétiques est surtout le fait de nombreux conservatoires et banques de gènes, les uns publics, les autres associant le public et le privé, d’autres régionaux ou associatifs. Par rapport à ces réseaux, ce que fait ou dit faire Kokopelli est peanuts.

    La logique de Kokopelli est celle d’un marchand de semences, mais sans vouloir jouer avec les mêmes règles que les marchands de semences. J’avais un jour demandé à Dominique Guillet pourquoi il n’avait pratiquement pas de cultivars d’endive. Il m’a répondu que ses acheteurs ne cultivaient pas d’endive. C’est vrai que c’est compliqué, mais que fait-on alors pour conserver les ressources génétiques d’endive ? Heureusement qu’il existe un réseau public / privé sur les chicorées…

    1. Bonjour et merci pour les commentaires de Daniel Mathieu qui apporte des précisions et une mise à jour avec son point de vue intéressant. Je m’étais fondé sur un article du Monde, sur un communiqué de Kokopéli et sur des éléments d’informations personnellement fournis par un ami qui connaît l’association. Je ne connais pas le film « La fin des haricots » évoqué par
      Philippe et vais m’empresser d’aller voir le site indiqué.

      Je profite de ma réponse pour préciser que si je suis Docteur en Botanique Tropicale du MNHN (Paris), {{je ne suis pas, comme indiqué par erreur par ceux qui ont mis l’article en ligne « chercheur du MNHN » :}} je suis chercheur consultant depuis 2001 et chargé d’enseignements vacataire à l’Université de Bretagne Sud. C’est pourquoi je vous prie de bien vouloir rectifier ce point pour éviter toute confusion. Merci par avance.

      Je remercie sincèrement Tela Botanicae d’avoir bien voulu mettre en ligne cet article qui, s’il se fonde sur des faits avérés contient aussi une prise de position personnelle qui, c’est bien naturel, n’est pas forcément partagé par tous. Mais cette question du droit élémentaire des êtres humains à utiliser librement, pérenniser et échanger les semences des plantes qui les nourrissent, les soignent, les habillent etc. etc. reste à mon sens un enjeu primordial qui mérite d’être démocratiquement et largement débattu et que « la maladresse de la parole » est toujours préférable à « la perfection du silence ».

      Très cordialement

      Bruno Bordenave,
      Chercheur Indépendant,
      Docteur du MNHN

    2. Il aurait été souhaitable que M. Bordenave qui se présente comme un scientifique ait adopté une réelle démarche scientifique plutôt que de donner des « points de vue » qui sont effectivement des « copier-coller  » de l’association Kokopelli. Se renseigner et réfléchir sur le sujet aurait évité d’affirmer tant d’inepties…
      Non, rien n’interdit aux paysans qui souhaitent produire leurs propres semences de variétés du domaine public (non protégées)de le faire. C’est leur commercialisation en dehors de tout cadre réglementaire et de contrôle (dont le but est de protéger l’acheteur)qui est interdite. Non,les nouvelles variétés ne sont pas tributaires d’intrants chimiques pour être plus performantes que les anciennes variétés, elles sont même pour certaines espèces testées lors de leur inscription en conditions non traitées. Non, les nouvelles variétés (testées sur plusieurs lieux géographiques)ne sont pas moins adaptées que les « variétés rustiques » (je pense que l’auteur doit se référer aux anciennes variétés locales que je doute qu’il connaisse bien pour pouvoir comparer). Non, la diversité génétique des variétés agricoles ne diminue pas, au contraire.
      voir document : http://www.agriculture.gouv.fr/spip/IMG/pdf/geves_synthese.pdf
      Quant au procès, lire le communiqué suivant qui résume bien la situation : http://www.gnis.fr/index/action/page/id/67/cat/2/ref/227

    3. On peut être scientifique et avoir des opinions citoyennes et il est bien naturel qu’elles ne soient pas partagées par tous. Basile défend le point de vue des grandes firmes semencières et du GNIS tout en évoquant (à bon compte) l’argument de « la défense des consommateurs ». C’est son droit.

      Reste à savoir qui dit des « inepties » (terme employé par Basile qui semble avoir du mal à supporter des opinions différentes de la sienne). Les lecteurs en jugerons par eux même …
      Bruno

    4. Mr Bordenave, je suis Jean-charles lesly du lycée léon gontran damas de Guyane Francaise et j’aimerais avoir des informations concernant la mourera fluviatilis car je suis en 1ere S et nous fesons des TPE alors j’ai choisi comme sujet cette plante. Comment pourrais-je vous contacter SVP?????????
      C’EST URGENT!!!!!!!!

    5. Message à l’attention de Basile essentiellement pour apporter un petit peu d’eau pure au moulin de la désinformation des semenciers !
      Je suis agriculteur bio depuis une douzaine d’années, et cultive entre autre du blé. Pendant environ 6 ans je travaillais avec des variétés inscrites au catalogue officiel, issues du conventionnel dans un premier temps (jusqu’à 2000) puis avec des variétés dites « bio » ensuite. Depuis 5 ans environ j’ai eu la grande chance de pouvoir m’essayer avec des « blés populations », blés de pays divers et variés. Cette expérience m’a permis de mettre en avant deux points essentiels :
      – les variétés modernes ou sélectionnées ont malheureusement trop de besoins en intrants extérieurs.
      Depuis que je cultive des blés anciens de pays, mes taux moyens de protéines ont augmenté de 2 à 4 points, en ayant malgré cela supprimé totalement l’apport d’azote organique. Les restitutions au sol des pailles sont de 1/3 supérieurs à « renan ».
      – le second point : Ces populations, du fait qu’elles n’ont pas été trop « manipulées », ont gardé une grande variabilité et cette dernière qui, pour les semenciers est un point négatif par rapport à la DHS (distinct, homogène, STABLE), est pour l’agriculture biologique un très grand atout, car elle permet à ces plantes une remarquable facilité d’adaptation à nos méthodes culturales différentes et à nos terroirs !

    6. Je pense que ce message est clair, si nous n’agissons pas rapidement a ce problème de biodiversité des semences, ce sera, effectivement, la fin des haricot .
      J’encourage Mr Bruno Bordenave a continuer sa lutte et ses recherche sur ce sujet ; nous voyons directement que nous avons a faire a quelqu’un de très cultiver et intellectuel . Bonne continuation a vous Bruno !

    7. Monsieur Bruno Bordenave est un scientifique très brillant et je ne pense pas que son argumentation puisse être remise en question .

    8. Je suis moi même intéressé par ce sujet très important pour l’avenir de la planète et je pense que les recherches sont importantes pour les haricot verts !!!!

    9. bonjour monsieur bordenave bruno j’ai fais quelques recherches sur les plantes de guyane vu que j’habite là-bas depuis 11 ans et j’ai trouvé le nom de la plante surnomée mourera fluviatilis et j’aimerais pour mon tpe de première s avoir quelques renseignements sur vous et sur cette plante si cela ne vous dérange pas et j’aimerais également avoir contacte avec vous aussi par correspondance ou par téléphone. j’aimerais vraiment faire votre connaissance
      mes salutations amicales julie du lycée léon gontran damas à vidal en guyane

    10. J’ai fait maintes et maintes recherches sur une espèce de plante appeler gigoria floaricus et je n’ai rien trouver, étant bien embêter je me tourne vers vous, monsieur Bruno Bordenave, pour vous interroger sur la nature de cette plante qui a l’air assez rare .

      Merci d’avance

      très cordialement

      Melany Kenoby

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