La fleur bleue du Baguenaudier

Bien sûr, les inflorescences en grappes de cette superbe Fabacée arborescente sont jaunes, mais la fleur ailée dont la plante-hôte accouche en secret chaque printemps est bleue, d’un bleu céleste.

Iolana debilitata sur Colutea atlantica
Iolana debilitata sur Colutea atlantica

Cette fleur ailée de fort belle facture est l’Azuré de l’Oranie (Iolana debilitata), espèce atlanto-méditerranéene (ibéro-maghrébine) qui ne peuple que l’Algérie, le Maroc et partiellement l’Espagne. C’est le plus grand des Petits Bleus, nom générique vernaculaire donné aux petits papillons de la famille des Lycènes que tout un chacun peut croiser s’il a encore la chance de se promener en fin de printemps ou en été dans un paysage naturel pas trop dégradé et plein de « sales bêtes qui piquent ». À la différence que ce « parasite » du baguenaudier est rarissime puisqu’il est monophage et que sa larve est tributaire d’une plante de rencontre désormais exceptionnelle. C’est tout récemment que, sur des critères anatomiques subtils, l’Azuré de l’Oranie fut séparé taxinomiquement d’une espèce jumelle, l’Azuré du Baguenaudier (Iolana iolas) qui vole de la France jusqu’en Iran. A l’image du Lycène, le statut taxinomique du Baguenaudier de la Méditerranée occidentale est présentement discuté, certains auteurs continuant à considérer le taxon atlantica comme ssp. de Colutea arborescens, d’autres l’élevant à l’échelon spécifique.

Entomologiste épris de la Méditerranée occidentale, je changeais de cap au début des années 1990, passant d’une rive à l’autre. Le baguenaudier (que les Espagnols nomment espantalobos en raison du bruit que font ses gousses parcheminées sous l’effet du vent, bruit susceptible de faire fuir le loup…) était alors en grave déclin en Andalousie et il fallait bien du talent pour en repérer les stations résiduelles.

Colutea atlantica
Colutea atlantica

Comme il y a partout de bonnes raisons économiques de détruire la Nature, qu’elles soient traditionnelles (pastoralisme) ou modernes (aménagements), cette espèce, comme toutes celles fragiles et donc éminemment bio-indicatrices, est en grave déclin. Je quittais donc ma colère ibérique à l’égard du bétonnage de tous les habitats pour une autre colère nord-africaine, animée cette fois par le surpâturage. Comme chacun le sait (car cela intéresse tout le monde !), les Fabacées sont toutes des plantes très appétibles et, coronilles ou baguenaudier, la dent longue du bétail, et plus particulièrement des chèvres, ne les épargne guère. « Mais ça repousse », dit le berger infiniment naïf et aveuglément confiant dans les intarissables ressources de sa « plate » planète. Le baguenaudier est donc une plante pastorale très prisée et, en raison de la surcharge caprine en vigueur au Maroc (économie de consomption…), il est vite éradiqué hors périmètres en défends (mesures toujours temporaires et aléatoires). En Afrique du Nord, le papillon fréquente les pentes chaudes et sèches à Colutea dont les pans peuvent s’inscrire dans un grand nombre d’écosystèmes préforestiers thermophiles de basse et moyenne montagnes : maquis haut et dense, formations à thuya, à chêne vert, à oxycèdre, etc. Dès mes premiers voyages au Maroc, il ne restait déjà plus grand-chose des anciennes localités rapportées dans la bibliographie. Quelques rares peuplements du papillon, disjoints et forcément solidaires du Baguenaudier de l’Atlas, furent retrouvées au Maroc, s’encartant toutes dans des forêts sclérophylles, dans les poches subhumides d’un bioclimat plutôt semi-aride. Atlas Tellien : monts des Beni-Snassen (station fragilisée), col de Jerada (localité maintenant éteinte) ; Haut Atlas : alentours de Telouet (quelques pieds de la plante), Ourika (station éteinte depuis plus de 10 ans) et Tizi-n-Test sur ses deux versants (plusieurs dèmes y sont gravement menacés, les autres perturbés) ; Anti-Atlas sud-occidental : Djebel Lekst (acquisition récente). Ce qui fait quatre ou cinq localisations, en tout et pour tout, pour l’immense territoire marocain, dont une seule, celle du djebel Lekst (région de Tafraoute) n’est pour l’instant victime de la moindre menace.

L’acharnement : tout doit disparaître…

Au Tizi-n-Test, col situé dans le Haut Atlas occidental entre Marrakech et Taroudannt, l’essentiel des baguenaudiers fut anéanti « sous nos yeux » entre 1995 et 2002, à force d’être consommé par des hordes de chèvres sédentaires. Les promesses de protection in extremis qui nous avaient été faites en 1995 par l’administration locale des Eaux et Forêts n’ont pas été tenues. La plante-hôte affectionnant les talus des bords de routes, le débroussaillement systématique qui est évidemment nocif au maintien du papillon en Europe n’est heureusement pas une pratique courante au Maroc, mais les chèvres se chargent de supplanter haut la main et avec insistance les méfaits du gyrobroyeur. Peu compétitif et ne se maintenant qu’en orée des forêts claires, le baguenaudier disparaît lorsqu’il est directement concurrencé par le chêne vert. Dès 2005, il ne restait qu’un beau peuplement de la plante en versant nord, surplombant la route qui descend sur Asni et Marrakech par la vallée de l’oued N’fiss et ses derniers vétérans du cyprès de l’Atlas.

2007 : on pouvait croire à une bonne nouvelle… Qui plus est induite par un regain conservatoire de la biodiversité de cette nouvelle politique du développement supportable que le premier monde découvre 2000 ans après les peuples autochtones et dont on nous rabat les oreilles… Une immense partie du col se voit clôturée et les troupeaux qui avaient eu raison des baguenaudiers sont expropriés. Motif affiché : création du Parc cynégétique d’Iguer, voué la chasse aux mouflons. Le mouflon à manchettes a quasiment disparu et on envisage donc de chasser les derniers ? Non, selon les informations reçues, il s’agirait de relâcher dans cet espace fermé de 1 800 hectares des sujets trop vieux ou malades, provenant de la proche réserve du Toubkal à Takherkort (Ouigarne). Destiner des animaux affaiblis à un loisir indigne, cruel et condamnable ne nous apparaît pas comme une initiative très louable. Mais l’heureuse nouvelle d’une mise en défends saura t’elle protéger enfin le baguenaudier et son rare papillon ? Le mouflon condamné sauvera t’il le papillon en déclin ? C’est un peu tard au niveau du sommet du col où il ne reste plus aucun baguenaudier, mais c’est peut-être une garantie pour pérenniser enfin ceux du flanc sud qui survivent parce que difficiles d’accès sur leur haute falaise. Accompagné du chef de district des Eaux et Forêts, je m’y rends au pas de charge. Plus un baguenaudier, plus un seul, alors qu’ils étaient encore luxuriants l’an dernier ! Mais pourquoi donc ? On m’explique alors que le périmètre protégé, strictement destiné au secteur où seront chassés les mouflons, s’arrête juste au-dessus. Ainsi, les bergers expropriés plus haut viennent désormais exercer une incommensurable pression sur ce secteur ouvert et les chèvres n’ayant plus que ça s’acharnent à escalader la falaise et à y dévorer les baguenaudiers jusqu’alors ignorés, maintenant sectionnés jusqu’au pied. Une fois de plus, aucun expert, aucun naturaliste n’a été consulté pour conférer un peu d’efficacité au projet. Fonctionnaires et chasseurs ont monté seuls leur coup. Il suffisait pourtant de presque rien, quelques hectares de plus, pour faire d’un futile projet de tir au mouflon un ersatz de réserve biologique.

Voilà ! Le vocable « protéger » perd tout son sens, on protège pour tuer, mais en aucun cas pour préserver. Le remède est encore pire que le mal, on inverse les valeurs. De quoi perdre tout espoir. J’ai contacté la Direction de la conservation du Haut Commissariat aux Eaux et Forêts à Rabat et nouvelle promesse m’a été faite de clore au plus vite les zones encore viables où poussait le baguenaudier juste avant les nouvelles mesures nocives. Je me suis rendu sur le terrain en compagnie des responsables, le constat a été fait tout comme les relevés topographiques.

La promesse sera t’elle tenue cette fois ? Le papillon s’en sortira-t-il ou les ravages faits à sa plante-hôte auront-elles été fatales à l’insecte dont la chenille se développe très lentement dans les gousses, qui plus est en association symbiotique avec des fourmis (myrmécophilie) ?

Des histoires aussi lamentables que celles-là, j’en connais mille. Sans l’énergie du désespoir, il y a belle lurette que j’aurais baissé les bras, plongeant dans la mélancolie morose des chemins creux de mon enfance et me contentant de regarder, par procuration, la Nature muséologique que l’on nous diffuse à la télévision.

Quand on voit la misérable situation de cette même région du Haut Atlas occidental et du bassin versant du Souss et de ses affluents, on se dit que nos sociétés n’avaient qu’à s’inspirer d’un diable pour en arriver là, et que croire en une morale monothéiste n’aura été d’aucun secours. Ces montagnes qui se cassent la gueule, ces terres galvanisées, ce « sida » du sol surpâturé, ces lambeaux de végétation qui semblent crier pitié, ces aquifères surpompés qui baissent, qui baissent pour produire toujours davantage d’agrumes, ces tonnes et ces tonnes de pesticides déversés, ces cours d’eaux transformés en cloaque, ces chiens faméliques et blessés, ces ânes et ces mulets entravés, ces femmes qui courbent l’échine sous l’odieux diktat masculin, ces enfants devenus orpailleurs dans les décharges, pendant que d’autres décident cyniquement de la destruction, détournent, amassent et rient, c’était donc ça la finalité ? Et ne me dites surtout pas que ce n’est plus de la botanique, que ce n’est plus de l’entomologie. J’en arrive á détester la « science », quand elle n’est que descriptive et glacée. La plupart des religions font cette dichotomie du bien et du mal, notamment celles abrahamiques et dites révélées, avec un « dieu qui reconnaîtra les siens ». Les siens sont parfaitement reconnus, ils ne sont pas de ceux qui font de notre Planète un enfer, ils ne sont pas de ceux qui préparent un tel déshéritement à leurs enfants, ils ne sont pas de ceux qui se moquent tant de la fleur bleue, tant de la fleur jaune. La fleur bleue, la fleur jaune et n’importe quelle mouche sont des valeurs cardinales. Et j’ai comme l’impression que je ne crois pas en dieu mais que j’irai au paradis ! C’est un baguenaudier qui me l’a dit à l’oreille. Pauvre baguenaudier…

Michel Tarrier
http://www.tarrier.org

2 commentaires

    1. C’est une bonne chose pour la plante, vive les talus, les bermes et autres écoinçons et habitats résiduels, mais hélas le si joli et si rare Lycène (méditerranéen) ne l’accompagne pas dans la région francilienne.

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