Du Pastel … au Mât de cocagne

La semaine dernière nous avons publié un article sur le Pastel à partir des informations données par la petite entreprise [Bleu pastel de Lectoure->7441]. Pour faire suite à cet article, Hervé LOT, qui nous gratifie régulièrement de sa prose éclairée, nous a fait parvenir ce petit texte qu'il avait rédigé en octobre 2014.

La semaine dernière nous avons publié un article sur le Pastel à partir des informations données par la petite entreprise Bleu pastel de Lectoure. Pour faire suite à cet article, Hervé LOT, qui nous gratifie régulièrement de sa prose éclairée, nous a fait parvenir ce petit texte qu’il avait rédigé en octobre 2014.

Il était une fois… une petite crucifère bisannuelle, pas vraiment jolie : Isatis tinctoria

Pas vraiment chou, plutôt salade sauvage. La deuxième année (puisque bisannuelle), elle donne une inflorescence couleur soleil et de minuscules graines. Mais, c’est des feuilles que furent tirés, des siècles durant, des pigments bleus qui représentèrent de l’or. Quel était le nom de cette teinte et de la « pâte » (« pasta » qu’utilisa et développa Leonard de Vinci, sous forme de bâtonnets) avant qu’on ne l’appelle « pastel » ?

La couleur bleue était déjà connue des Egyptiens. Même si elle n’était pas dominante dans les peintures des tombes qui nous sont parvenues, ils en enduisaient leurs momies. Si c’est de lapis-lazzuli qu’ils tiraient leur bleu outre-mer, on peut penser qu’ils connaissaient déjà des techniques pour extraire des pigments bleus de plantes. Mais je n’ai pas trouvé dans leur civilisation, mention de culture d’Isatis tinctoria. Les Grecs, eux, semblent avoir ignoré très longtemps l’usage de cette couleur. Pour les Romains, elle était maléfique. Nos « ancêtres » celtes, pictes et gaulois l’avaient bien compris qui s’en peignaient le corps pour les faire fuir. Certains assurent que c’est de là que proviendrait l’expression : une peur bleue. Allez savoir.

En France, dès le XIIIème siècle, cette plante était très cultivée dans le Nord, en particulier en Picardie. La légende dit que c’est à elle qu’on doit la magnificence de la cathédrale d’Amiens dont les donateurs avaient été enrichis par le pastel. Puis, au XVème siècle, la culture est délocalisée dans le sud-ouest et y fit « florès » de Carcassonne à Toulouse et Albi puis à l’est de la Gascogne aujourd’hui Gers. Les surfaces dédiées y dépassent souvent, alors, celles des céréales. C’est « l’or bleu » . Et la région devient « Pays de cocagne » (cf. ci dessous). Ce n’est que lorsque l’indigo – obtenu à partir de plusieurs espèces d’indigotier déjà en Extrême Orient et en Afrique – déferla, venu des Amériques, que la culture d’Isatis tinctoria commença à péricliter vers le milieu du XVIème siècle .

Voilà pour l’histoire. Mais comment obtenait on le «pastel» ?

Les feuilles étaient récoltées en plusieurs fois, à maturité optimale, de juin à octobre, séchées puis broyées à la meule jusqu’à obtenir une pâte. Femmes et enfants faisaient alors des « conques », sortes de boule d’environ 5 cm de diamètre. Celles-ci étaient stockées dans des locaux ad hoc, pour ceux qui en avaient. Les petits paysans, eux, les montaient dans des paniers en haut d’un mât qu’ils enduisaient de graisse pour rendre difficile qu’on ne leur vole . Eh, oui, l’expression mât de cocagne était née*.

Un an après ce stockage, les conques étaient à leur tour broyées pour obtenir « l’agranat » sorte de granulat noir-fonçé. Mélangé dans des cuves à de l’eau, des hommes dits « les pisseurs » à qui on apportait force boisson et alcool, y urinaient, histoire d’alcaliniser le milieu… C’est ainsi que, après macération odorante et oxydation durant plus d’un an, la célèbre teinte était obtenue.

Sous Napoléon, un natif de Lectoure qui y débuta apprenti-teinturier, le maréchal Lannes convainc l’empereur à faire teindre certains uniformes de la grande armée. Gageons qu’alors, l’ammoniaque s’était substituée à l’urine.

Aujourd’hui, la teinturerie de Lectoure produit du pastel et différents cosmétiques fabriqués à partir de l’huile issue des graines.

Francisco Goya, « Le mât de cocagne », 1797
Francisco Goya, « Le mât de cocagne », 1797

* Le mât de cocagne se retrouve partout dans le monde, surtout hispanique, par la suite. C’était devenu un jeu pour attraper des lots divers : oies ou saucisses !

Hervé LOT

2 commentaires

  1. Merci pour ces infos distillées avec style. Une chose m’intrigue, peut-être pourrez-vous m’éclairer; j’habite le Var près de Saint Maximin la Sainte Baume et le long des routes et champs, on rencontre de nombreux pieds de pastel qui n’est pourtant pas cultivé chez nous, on s’attendrait plutôt à du colza qui lui est abondamment exploité. Un indice ?

    1. Isatis tinctoria est une brassicacée très abondante dans la région. Elle égaye les bords de routes et d’autoroutes jusqu’à plus de 1000 m d’altitude dans le Briançonnais. Parfaitement spontanée semble-t-il, cette espèce très abondante pourrait servir d’indicateur phénologique. Elle témoigne de l’arrivée du printemps.
      La visite du petit musée du pastel à Lectoure est très recommandée si vous passez par là.

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