Des feuilles qui parfois masquent le tronc des arbres : les rejets

Qu'est ce qu'un rejet ? D'où vient-il ? A quoi sert-il ? Yves Caraglio vous livre aujourd'hui une tribune pour la sauvegarde des rejets , ces ramifications prisées par les arbres et méprisées par l'Homme.
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Houppier d’un vieux chêne pubescent entièrement formé de rejets. Illustration de l'auteur, CC BY SA

Des rejets en ville et en forêt

En ville comme en forêt, on peut observer des tiges se développant le long des grosses branches ou le long du tronc de gros arbres. En milieu urbain, hormis la coupe justifiée de ces rejets pour le cheminement piétonnier ou automobile, ils font l’objet d’un enlèvement (nettoyage) assidu, ce côté hirsute ne semblant pas correspondre à l’esthétisme et au comportement « attendu » de l’arbre. Si, par oubli ou volonté, les services des espaces verts n’interviennent pas sur les rejets, la critique populaire est directe et unanime : les arbres ne sont pas entretenus, ils sont sales…

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Rejets sur un tronc de platane en été, puis en automne. Illustration de l'auteur, CC BY SA

Et qu’en est-il en forêt ? Sur des arbres, suite à des perturbations (tempête, attaque de chenilles) ou à des épisodes de fortes sécheresses, des rejets se mettent en place dans le houppier ou le long du tronc. Pour le forestier cela signifie une dépréciation de la qualité. Mais pour l’arbre lui-même que signifie l’expression de ces rejets ?

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Photo de gauche : Rejets sur le tronc d’un chêne pubescent reconnaissable à ses feuilles sèches persistantes en hiver (marcescence). Photo de droite : Rejets dans la cime d’un châtaignier dépérissant. Illustration de l'auteur, CC BY SA

Rejets, gourmands, brognes ou broussins

Lorsqu’un arbre subit une perte de rameaux feuillés, la réaction qui s’ensuit est souvent la mise en place de nouveaux axes près du point de traumatisme. Si la perte de rameaux ou le manque de feuilles est très importante et d’origine traumatique directe ou bien via une sécheresse, la plante peut compenser ce défaut de feuilles par la mise en place de nouveaux axes en différents points de la plante. Ces rejets ont des croissances et des comportements variables : de quelques axes montrant un fort développement à de nombreux axes à faible croissance.

Les défauts de croissance racinaire ou les attaques de certains champignons agissant sur les flux à l’intérieur de la plante et sur la croissance cambiale entrainant une forte diminution de la croissance des tiges, sont souvent accompagnés par des rejets.

Ces rejets sont le signe d’un déséquilibre dans la croissance de la plante. Ils traduisent l’existence d’une contrainte subie par la plante, contrainte identifiée ou non. Leur développement permet le maintien de l’organisme et, dans les cas les plus favorables, ils permettent la reprise de la croissance et éventuellement la poursuite du développement. Ces rejets sont des systèmes de compensation mis en place par la plante pour continuer à vivre. Leur enlèvement constitue une double pénalité pour la plante : cela va provoquer l’expression de nouveaux rejets, demandant à l’organisme déjà affaibli de mobiliser à nouveaux des réserves.

Rejets, ne seraient-ce pas des rejets ou bien des axes qui compensent, suppléent un manque de capacité photosynthétique et d’activation cambiale, d’où leur appellation de suppléants proposée par Christophe Drénou (2014). De nombreux termes les qualifient (gourmand, brogne, broussin). La notion de rejet est plutôt relier à la mise en place d’un axe suite à l’abattage d’un axe : il rejette.

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Photo de gauche. Rejets sur platane identifiables par la différence de diamètre avec le tronc. Photo de droite. Rejets de châtaignier après coupe du tronc. Illustration de l'auteur, CC BY SA

D’où proviennent-ils ? Comment les reconnaître ? A quoi servent-ils ?

D’où proviennent-ils ?

Ils ont pour origine des bourgeons (méristèmes) dormants soit à l’aisselle de feuilles qui sont tombées depuis plusieurs années (plus de deux ans au minimum jusqu’à 50, 100 ans…), soit au niveau des cicatrices laissées après élagage naturel ou artificiel des branches. Ils peuvent aussi être issus de nouveaux points de croissance (méristèmes) mis en place sur les bourrelets de recouvrement de blessures. Certaines espèces, comme le Marronnier, l’Orme, le Peuplier, présentent cette possibilité.

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A droite. Bourgeons se mettant en place à partir de méristèmes dormants à l’aisselle d’une cicatrice d’un rameau élagué de charme. Au centre. Jeunes rejets issus du bourrelet de recouvrement après blessure d’une tige d’orme. A droite. Rejets issus de méristèmes dormants après coupe de branches sur noyer. Illustrations de l'auteur, CC BY SA

Comment les reconnaître ?

Ils sont repérables par leur différence de diamètre et de texture d’écorce avec l’axe qui le porte. Ils présentent souvent un feuillage qui se met en place avant le reste de l’arbre ou bien est encore présent après la défeuillaison du reste de l’arbre. Leur point d’insertion sur le tronc ou sur une grosse branche présente souvent un renflement.

A quoi servent-ils ?

Si les rejets sont peu ou pas ramifiés de petite taille sans orientation particulière, ils assurent la survie de l’arbre. S’ils sont ramifiés, horizontaux et de taille moyenne, ils assurent la relance de la croissance de l’arbre. S’ils sont verticaux, ramifiés et hiérarchisés, ils reconstruisent une partie ou tout l’arbre.

Ils sont ainsi des marqueurs d’une perturbation subie par l’arbre et ils montrent le niveau de réaction de l’arbre. Les reconnaître et les mentionner peut ainsi permettre de révéler l’état de stress de l’arbre, et évaluer sa réactivité, sa sensibilité à des évènements climatiques ou autre source de stress. Cela devient un outil de surveillance de l’arbre de sa rue.

Pour en savoir plus

  • Drénou C., 2013. Diagnostic sanitaire des arbres : la méthode ARCHI. Forêt Privée, n°331, pp. 64-68.
  • Drénou C., 2014. Du gourmand au suppléant… vocabulaire botanique, technique, anthropocentrique ? La Garance voyageuse, n°105, pp. 6-11.
  • Sabatier S., Caraglio Y., Drénou C., 2014. L’architecture des arbres au service des forestiers. Forêt-Entreprise, n°217, pp.42-45.

Quelques mots sur l'auteur et l'article

Cet article a été rédigé par Yves Caraglio, qui est chercheur sur des thématiques liées à l’architecture et le développement des plantes.

L’article fait suite à l’appel à contribution pour écrire des articles sur les arbres, qui est maintenant terminé. Toutefois, si le thème vous intéresse, n’hésitez pas à publier vos articles à ce lien ou sur le forum du projet Auprès de mon arbre, qui regroupe plusieurs observatoires citoyens sur le thème de l’arbre ! A très vite !

8 commentaires

  1. Article d’un intérêt majeur qui appelle à actualisation car les observations faites sur plusieurs années (depuis 2012 particulièrement) montrent une accélération notamment de ce phénomène sur des arbres qui ne l’avaient jamais présenté auparavant pendant des décennies.

    Je souhaiterais vivement pouvoir m’entretenir avec des spécialistes des arbres : Dendrologues, Biologistes, Eco-toxicologues pour évoquer les questions que cela soulève et partager les nombreuses photos réalisées.

  2. Article très intéressant. Sa lecture m’amène à poser une question concernant les « gourmands » se développant au pied des rosiers. Les jardiniers les suppriment systématiquement parlant de « porte-greffes » nuisibles à la plante.
    Qu’en est-il ? Votre réponse me sera précieuse pour l’entretien futur des rosiers.

    1. Si votre rosier est greffé en effet tout ce qui vient de sous le point de greffe est issu du porte-greffe et ne donnera donc pas les même fleurs. Il y a de plus un risque fort, à plus ou moins long terme,que le porte-greffe d’abandonner la partie greffée.
      Si le rosier n’est pas greffé au contraire en conserver cerains permet de remplacer les « vieux » rameaux.

  3. Au vu des formations de rejets et gourmands sur certaines espèces (pommiers, cognassier, tilleul, plaqueminier, figuier) mais pas sur d’autres comme les amandiers , je suppose qu’ils sont largement dus à la protection du tronc contre l’échaudure (les feuilles font de l’ombre au tronc). Pour plus de détails, voir cet article :
    http://www.lesauvage.org/2015/09/aventures-en-permaculture-22-echaudure-et-gourmands/

    1. Il me semble qu’il faut distinguer les arbres greffés des arbres francs (« normaux »). Pour un arbre greffé, le porte-greffe plus vigoureux peut éliminer le greffon, cela ne veut pas dire qu’il faille systématiquement éliminer les rejets mais il faut essayer de les contrôler. Pour un arbre non greffé « normal » il faut laisser faire, quand l’arbre sera assez grand, les rejets disparaitront car trop à l’ombre, ou alors ils prendront la place du vieil arbre comme on l’observe avec les très vieux oliviers.

  4. La taille systématique des arbres fruitiers comme le pommier entraîne l’émission régulière de rejets dans toutes les directions, notamment à la verticale sous forme de gourmands. Cette taille est un artifice par rapport à un arbre laissé « sauvage », mais c’est la condition nécessaire pour avoir un arbre équilibré, et ouvert à la lumière. Ces fruitiers de production ont en général une longévité bien inférieure aux arbres francs non taillés : c’est peut être le prix à payer de ces coupes.

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