Chine : A la découverte du papier des dongba

Nous vous invitons aujourd’hui à découvrir un papier artisanal tout à fait particulier, traditionnellement fabriqué par les dongba, nom donné aux chamanes de l’ethnie Naxi, qui vit sur les contreforts de la chaîne de l’Himalaya, dans la province chinoise du Yunnan.

Mon alma mater, l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO, « Langues’O »), l’Université de Genève et la Beijing Language and Culture University (BLCU, Chine) préparent un MOOC d’introduction à l’écriture dongba, la dernière écriture pictographique encore en usage dans le monde.

Les dongba (东巴 [dōngbā]) sont les chamanes de l’ethnie Naxi (ou Nakhi) (纳西 [nàxī]), l’une des cinquante-six ethnies minoritaires officiellement reconnues par le gouvernement de la République Populaire de Chine. Au nombre de 300 000 environ (chiffre de 2000), les Naxi vivent principalement dans la province du Yunnan, dans le sud-ouest de la Chine, notamment à proximité de la ville de Lijiang, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, et passage obligé des touristes voyageant au Yunnan. Outre l’écriture dongba, les Naxi utilisent encore une écriture phonétique, un syllabaire, appelé « geba » (哥巴 [gēbā]).

L’écriture dongba, aujourd’hui en passe de sombrer dans l’oubli, est donc constituée de pictogrammes (on en a dénombré environ 3000) ; c’est cette écriture qui est utilisée pour la rédaction des livres sacrés des chamanes naxi. Ces livres ne sont en réalité que des supports mnémotechniques sur lesquels d’appuient les chamanes pour les prières et les cérémonies.

Le support sur lequel sont inscrits ces textes est connu sous le nom de « papier (des) dongba » (东巴纸 [dōngbāzhǐ]). Ce papier est réputé pour sa beauté, sa robustesse et sa résistance aux insectes. Il est fabriqué à partir de l’écorce d’un arbuste localement abondant, Wikstroemia delavayi (appelé en chinois 澜沧荛花 [láncāng ráohuā]). Cette espèce est présente dans les provinces du Yunnan et du Sichuan. Elle pousse à une altitude comprise entre 2000 et 3000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Plus rarement, on utilise également l’écorce d’un autre arbuste du même genre, W. lichiangnensis (丽江荛花 [lìjiāng ráohuā]), que l’on trouve sur à peu près la même aire géographique et qui pousse à une altitude de 2600 à 3500 mètres.

A l’origine, les chamanes dongba étaient seuls à fabriquer le papier de leurs livres sacrés. Pour cela, ils prélevaient sur les arbustes les branches les plus grosses (quelques centimètres de diamètre), dont ils recueillaient l’écorce. Ce prélèvement se faisait en suivant un cycle triennal : on laissait passer deux années avant de prélever les branches d’un arbuste donné. Cela permettait d’assurer la conservation de la ressource.

Le processus traditionnel de fabrication du papier dongba est le suivant : une fois l’écorce récupérée sur les branches, elle est laissée à sécher au soleil. L’écorce séchée est ensuite mise à tremper dans de l’eau pendant plusieurs jours de façon à ramollir. Le xylème et autres impuretés de l’écorce sont éliminés et ce qui reste de l’écorce est abondamment rincé. Pour amollir encore plus la matière première, celle-ci est mise à bouillir dans de l’eau. Elle est ensuite pilée avec un pilon de bois et façonnée en boules de pulpe qui sont placées dans des moules-cadres en bois. Sont mélangées ensuite à cette pulpe de l’eau et des fibres de bambou et de chanvre. La pâte à papier ainsi obtenue est retirée des moules cadres et mise à sécher. Lorsque les feuilles de papier sont à moitié sèches, leur surface est polie à l’aide d’une pierre ou d’un cylindre de bois. Un court article disponible sur l’édition française du Quotidien du Peuple dit quelques mots sur le papier dongba, et donne quelques photos illustrant la fabrication artisanale de ce papier. Cet article se trouve ici (pour accéder aux photos, cliquer sur les chiffres qui se trouvent en bas de page et faire passer le pointeur de la souris sur les images pour lire les légendes). Cet article précise que la technique de fabrication du papier dongba a été inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel de Chine en 2006.

A partir du début des années 1980, dans la foulée de la libéralisation de l’économie chinoise, le papier dongba a commencé à faire l’objet d’une commercialisation massive. On estime que si, dans les années 1940, on récoltait annuellement environ deux tonnes de branches de W. delavayi , au début des années 1980, ce volume atteignait environ 60 tonnes. On imagine sans peine l’impact que cette exploitation massive peut avoir sur la ressource.

Le papier dongba est essentiellement fabriqué dans des villages Naxi. Dans la ville de Lijiang, de nombreux ateliers permettent aussi aux touristes d’avoir un aperçu des différentes étapes de fabrication de ce papier. Ces touristes peuvent acquérir dans les boutiques de souvenirs de nombreux bibelots fabriqués avec le papier dongba : blocs-notes, abat-jours, papier à lettre, enveloppes… En France même, des boutiques proposent à la vente des produits fabriqués à partir de papier dongba importés de Chine. Il est cependant utile de savoir que, la production de papier dongba étant insuffisante pour couvrir tous les besoins, les propriétaires de certaines boutiques de souvenirs de Lijiang, peu scrupuleux, vendent sous le nom de papier artisanal dongba du papier produit de façon industrielle, à partir d’autres matières premières.

Une lanterne en papier dongba en vente sur une boutique en ligne
Une lanterne en papier dongba en vente sur une boutique en ligne par La Maison d’Écho, avec l’aimable autorisation de l’exploitant de la boutique en ligne

Sources :

Pour des informations relatives au MOOC d’initiation à l’écriture donga, voir ici le site de l’INALCO

Une bonne part des informations compilées pour la rédaction de cet article provient d’un article en anglais intitulé « The Role of Montane Forests for Indigenous Dongda Papermaking in the Naxi Highlands of Nothwest Yunnan, China » (Le rôle des forêts de montagne pour la fabrication indigène de papier dongba sur les plateaux des Naxi du nord-ouest du Yunnan, Chine), de Lixin Yang et al., publié par l’International Mountain Society et disponible gratuitement en ligne, ici.

3 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *