Malherbes ? Réflexion sur l’herbe et l’homme

Dans le cadre de notre appel à rédaction d’articles sur le thème des herbes folles, Jean-Luc Mercier nous propose un essai sur la relation de l’homme au végétal et en particulier les rapports des hommes à l’herbe. Découvrez "ces pensées, ce plaidoyer pour ces êtres du microcosme à qui nous devons la vie".
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"La forêt d'en bas", illustration par Jean-Luc Mercier, tous droits réservés.

Malherbes ? Réflexion sur l’herbe et l’homme

Pourquoi l’homme, si souvent humble sous les géants de la forêt que sont les arbres, piétine-t-il avec indifférence ou irrespect la forêt du bas, celle des herbes ? Nos comportements face au végétal sont complexes, contrastés. Le rapport de l’homme à l’arbre laisse quelque chance à l’arbre. Qu’en est-il de l’herbe ?

L’herbe... c’est d’abord la peur de ce que l’on ne voit pas

Que cachent savanes sèches, steppes herbeuses, et landes herbacées ? Que cachent la prairie humide ou la joncaie, les phragmitaies, roselières ou mégaphorbiaies ? Quelles vipères, quels insectes piqueurs ou suceurs, quelles araignées « immondes » ? N’est-ce pas là leur univers de prédilection ?

Les espaces herbeux sauvages font peur, consciemment ou non. Ils sont trop bas pour que l’on y décèle ce qui s’y cache et trop hauts pour les dominer de nos pieds.

C’est seulement quand l’herbe est rase, une pelouse alpine par exemple, que l’esprit s’apaise, car rien ou presque ne dépasse la hauteur de nos semelles. Et qu’intervienne l’intrus, c’est sous la semelle qu’il finit trop souvent. A priori donc, dans ces espaces on croit que rien de ce qui nous angoisse ne peut échapper à notre œil, l’organe clé de survie depuis que l’homme ne sait plus utiliser correctement ses autres sens. Et c’est ainsi, sous cette seule forme, tondue, que l’homme, généralement, conçoit son rapport à l’herbe, dans ses espaces de vie. Marcher sur un gazon coupé court c’est la satisfaction de marcher sur une moquette, vivante certes, mais que l’on domine et maîtrise. Herbe avilie… Car pour être certain que nulle intruse ne s’immisce dans cet ordre parfait, le désherbant sélectif « spécial gazon », ne garde que la belle, douce et inoffensive herbe au détriment des « mauvaises ».

Mieux, même, on peut s’offrir l’impeccable Herbus chimicus ssp. polyéthylènus ou. ssp.
polypropylènus. Le gazon synthétique… ça, au moins c’est la preuve du génie humain ! Et ça s’accorde si bien aux haies synthétiques, aux terrasses en bois synthétique et à l’eau chlorée de la piscine en coque synthétique.

Sainte éthique ! Comment parler d’écologie et de vie, sans elle ?

Je te hais, je t’adore, malherbe et toute-bonne

Ah ! Le miscanthus zébré, l’herbe de la pampa rose, le carex gris argenté, la fétuque bleue et la molinie dorée. Ne sont-elles pas jolies ces herbes trônant dans nos parcs, nos jardins, en touffes bien soignées, bien contrôlées ? En voilà de vraies bonnes herbes, belles, décoratives pour nos parcs et jardins. Car à bien y réfléchir… l’herbe est moche, sauf quand elle est belle. Et pourtant… même « belle » elle se révèle parfois une vraie peste, comme ladite herbe de la pampa, justement, horriblement coupante et invasive. Mais qu’importe puisqu’elle est belle !

Par contre, la Toute-bonne, hein, ce n’est pas pour rien que nos anciens l’appelaient ainsi. C’est que dans la sauge sclarée (Salvia sclarea) tout est bon pour l’homme. Enfin… l’homme d’hier ! Pour qui
ce n’était pas de l’herbe, mais une plante idéale pour garder la santé. Celui d’aujourd’hui l’a un peu oublié, c’est vrai ; beaucoup même, et c’est bien dommage.

Par contre, herbe digne du nom « herbe » est celle qui se fume. Mais qu’en connaît celui qui la fume ? Très vraisemblablement rien, et ce ne sont pas les visions procurées et les états engendrés qui l’éclairent sur le sujet. N’empêche que même cette herbe fumée n’a rien à voir avec les malherbes, car l’herbe à fumer est bien (tristement) « bonne », hélas !… à sa manière, ne serait-ce que par l’argent qu’elle rapporte.

Tandis que les malherbes, les vraies, « les plus nombreuses », pense-t-on, elles nous envahissent, se collent à nos chaussettes et nos pantalons, se glissent dans les oreilles de nos chiens, enlaidissent nos jardins et nos cours… Beaucoup s’imposent là où on ne veut pas qu’elles soient. Celles dont les graines voyagent sous nos semelles, nos roues et nos conteneurs, par exemple, qui ont l’audace de coloniser d’autres terres, outre-mer ! Celles aussi qui, sans cesse, concurrencent nos fleurs, nos légumes, et s’immiscent dans les allées, les joints de mur, etc. « Mais ces herbes-là, Monsieur, ce ne sont pas des herbes, mais des MAUVAISES herbes ! ». C’est que dans la populace des prés et talus, déjà peu engageante, il y a la pègre, ces malveillantes et sournoises qui piquent, grattent, démangent, irritent, intoxiquent, enlaidissent ; il y a aussi la masse insignifiante et piètre de celles qui se reproduisent bêtement, herbement devrait-on dire, prêtent à tout envahir, tout conquérir. « Mauvaises, vous dis-je ! ».

Illustration par Jean-Luc Mercier, tous droits réservés.

Parfois, au milieu de tout cela, il y a « la pauvre fleur » qu’il faut vite cueillir pour la sortir de ce triste sort ! Il y a aussi, ô miracle, la surdouée, l’utile, la bénéfique, la médicinale, la nourricière, celle assez domesticable pour être vouée à l’esclavage, ou plutôt pour être également sauvée par l’homme. « Toi, herbe capable de te plier aux exigences de ce dernier, tu as le privilège de pouvoir le servir, l’agrémenter, le vêtir, le parfumer, le nourrir, le soigner… que tu te nommes glaïeul, arnica, lin, ciboulette, laitue, chanvre ou vétiver ».

Regardez à ce propos à quoi ressemble une laitue sauvage, Lactuca virosa. À rien. RIEN ! Vireuse de surcroît, donc puante et malfaisante.

Regardez alors ce qu’en a fait l’homme : Lactuca « nitrata — monstruosa – vertfluosa — deliciosa
(pour le vendeur)… insipida (pour l’acheteur) », au choix !

La preuve que de par nos mains elles ne sont plus des herbes ! Elles sont des légumes. Ou, ailleurs, des plantes aromatiques, textiles, tinctoriales ou médicinales. Elles sont des céréales aussi. Blé, orge, avoine, seigle, riz, maïs… des herbes ? Que nenni, ce sont bien des céréales, et vivrières de surcroît, par l’homme et pour les hommes de la Terre entière. Il suffit de les regarder pour constater qu’elles n’ont rien à voir avec de l’herbe, non ? Toutes au garde-à-vous, strictement dressées et alignées dans le rang. Et en hauteur aussi. Fi de l’épi képi qui dépasserait ! Une armée que l’homme dirige, que l’homme sème, arrose et sacrifie. Sages soldats dévoués, les céréales ne disent rien ! Rien du tout !

Coupées, il ne reste qu’un champ de chaumes, témoins du pouvoir que nous avons sur elles. Quand il n’y a plus que le chaume, il n’y a plus que la mort. Et le blé, le seigle ou l’avoine ne sont pas des rebelles. Ils n’ont pas l’affront de repousser, de conquérir le sol par le dessous comme la plus pernicieuse des malherbes, l’ennemi juré, le chiendent. Avec les céréales, la moissonneuse se fait guillotine, donc œuvre totale : quand on coupe ce qui est au-dessus, on tue ce qui est en dessous, et l’affaire est réglée. Voyez que ce n’est pas de l’herbe ! Sauf qu’enfoui, le chaume garde un petit pouvoir : celui d’alimenter un peu la vie.

Homme, quel requiem composeras-tu quand il sera bien tard ?

« L’herbe n’est mauvaise que parce que tu ne la sais pas encore bonne ». Même ennoblie, magnifiée, sélectionnée, clonée, les céréales, les plantes médicinales, à parfum, aromatiques ou ornementales gardent dans leurs gênes une indéfectible mémoire… d’herbe ! Et même de malherbe pour beaucoup.

« Alors, humblement, change de position, accroupis-toi pour voir combien, plus bas, la vie est
différente ; ne crains rien, les reptiles s’enfuiront, à plus forte raison ceux que seule ton imagination à fait naître. Les reptiles ne nous aiment guère. Affûte ton regard, pour déceler les “Minuscules”, pour voir le “Microcosmos”, et peut-être même quelques Schtroumpfs cueillant la piquante salsepareille. Ils se promènent sous les herbes comme toi sous les arbres ! Ouvre grand les deux oreilles pour entendre les murmures d’un autre monde, et tes narines pour sentir la terre vivante. »

« Homme, n’oublie pas dans ta vie de chaque jour que ta vie de chaque jour existe parce que ces
mondes-là existent ; que l’insignifiance à ton regard de bien des malherbes est pourtant partie de la signifiance même de ton existence. Si tes parents d’antan en ont fait des laitues, qui sait ce que tes enfants du futur en feront à leur tour. N’oublie pas non plus que la hyène, le tigre, le guépard et le lion qui te fascinent tant ne sont plus rien sans ces herbes qui t’indiffèrent ! Ne vaut-il mieux pas voir enfin toute vie de sève et de sang pour en composer l’hymne le plus beau, celui qui avec modestie nous replacerait là où nous devrions être ? »

Proposez votre article !

Cet article a été rédigé par Jean-Luc Mercier, technicien forestier et des espaces naturels, enseignant en écologie et en aménagement du territoire et journaliste éditorialiste pour la revue Maison & Jardin Actuels, suite à l’appel à articles sur le thème “Les herbes folles du milieu urbain au monde rural”.

Si le thème vous intéresse, nous vous invitons à consulter les conditions de participation en cliquant sur le lien ci-dessous et à nous transmettre vos articles à l’adresse suivante : appel_article@tela-botanica.org ! Au plaisir de vous lire !

3 commentaires

    1. C’est gentil, merci. C’est en tout cas le message que je répète, en premier lieu à moi même, depuis plusieurs décennies, pour avoir toujours plus de meilleurs gestes et comportements, à commencer dans « mon » vaste jardin. Car après-tout… le jardin n’est-il pas cet incroyable lieu de « pouvoir » où chaque jardinier peut agir concrètement et directement le temps d’une vie sur un petit bout de la planète ? Une sacrée responsabilité, un formidable privilège, me semble-t-il ! Qui mérite donc réflexion.

    2. Chaque herbe est utile même la plus insignifiante a sa place dans notre monde très anthropise.L’humain doit en prendre conscience.
      Les conserver est primordial afin de leur redonner leurs valeurs primitives.

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