Cambodge : Le « lancer des rotules », jeu traditionnel du nouvel an khmer

Voyage ethnobotanique : partons en direction du Cambodge pour découvrir un jeu traditionnel à base de... graines !

Pour accéder au site de Kbap Spean, la « rivière aux mille lingas », dans le parc archéologique d’Angkor, il faut, à partir de l’entrée, prendre un chemin sur plus de 1500 mètres. Ce chemin parcourt une zone au relief très inégal, et parvenir au site convoité nécessite un effort physique assez intense. Juste avant d’arriver au superbe site, quelques vendeurs ambulants proposent aux visiteurs épuisés des rafraîchissements, quelques fruits…

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Bas-reliefs et lingas tapissant le lit de la rivière asséchée de Kbal Spean en février 2020 – par Pascal Médeville

C’est sur l’étal de l’un de ces vendeurs ambulants qu’un petit amas de sachets en plastique contenant de grosses graines rondes et plates, de couleur marron foncé, a attiré mon attention. Interrogée, l’amie cambodgienne qui nous accompagnait m’a indiqué qu’il s’agissait de « rotules » (អង្គញ់ [âng-kunh]), utilisées pour jouer à un jeu très populaire, généralement pratiqué à l’époque du nouvel an khmer (mi-avril). Chaque sachet, contenant exactement quarante graines (la « quarantaine », ផ្លូន [phlôn], est une unité de mesure khmère traditionnelle, utilisée pour compter les fruits, etc.), était vendu au prix modique de 10 000 riels (environ 2,30 euros).

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Une quarantaine de rotules – par Pascal Médeville

Je connaissais le mot utilisé pour désigner la « rotule » en khmer, et j’expliquais son emprunt pour désigner ces grosses graines par la similitude de forme et de taille entre l’os du genou et les graines. De retour dans mes pénates, une recherche rapide dans le Dictionnaire des plantes utilisées au Cambodge de Pauline Dy Phon me permet d’apprendre que le mot « âng-kunh » est aussi utilisé en khmer pour désigner la liane sabre, ou liane de Saint Thomas (Entada rheedei, syn. Entada pusathea). Il s’agit d’une « liane ligneuse, grimpante, des forêts denses sempervirentes ou décidues, largement répandue en Afrique, dans les îles Mascareignes, en Asie tropicale et en Océanie. » Madame Pauline Dy Phon précise encore que, au Cambodge, « Les jeunes feuilles sont consommées comme légumes. Les tiges, coupées et macérées dans l’eau s’utilisent comme shampooing pour laver les cheveux. Les fruits cuits sont parfois consommés. Écorces employées pour faire des cordages et des filets de pêche. » Cependant, les amis cambodgiens interrogés ignorent tout des usages alimentaires ou cosmétiques de cette liane ligneuse, et connaissent surtout les graines en ce qu’elles sont utilisées dans le « jeu des rotules » (ល្បែងអង្គញ់ [lbaèng âng-kunh]), appelé aussi « jeu du lancer des rotules » (ល្បែងបោះអង្គញ់ [lbaèng baoh âng-kunh]), l’un des nombreux jeux traditionnels auxquels les Cambodgiens s’adonnent à cœur joie à l’occasion des festivités du nouvel an khmer.

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Gousse mûre au Mozambique – par Bart Wursten (CC BY-SA) (Image de Wikipedia)

Les règles du jeu sont les suivantes : on constitue tout d’abord deux équipes de cinq à dix personnes. Le plus souvent, une équipe féminine s’oppose à une équipe de garçons.

Chaque équipe installe devant elle, sur une ligne, trois ou cinq graines de liane sabre. Les graines doivent être placées sur leur tranche, à la verticale, aussi choisit-on le plus souvent pour jouer en site sablonneux ou terreux.

Le but du jeu est pour chaque équipe d’abattre les graines de l’équipe adverse, en lançant d’autres graines de liane sabre. La première équipe qui parvient à abattre toutes les graines de l’équipe adverse remporte la partie.

Dans le cadre du jeu, les graines (normalement appelées គ្រាប់ [kroap] en khmer), prennent le nom de « kaoy » (កោយ). On distingue les kaoy que l’on dresse sur le sol (កោយដាំ [kaoy dam], littéralement « kaoy plantées ») des kaoy que l’on jette (កោយបោះ [kaoy baoh] , « kaoy lancées »).

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Quelques kaoy prêtes à être lancées – par Pascal Médeville

La graine qui se trouve au centre du dispositif doit être abattue en dernier, faute de quoi l’équipe maladroite perd.

Il existe plusieurs techniques pour le lancer des graines : elles peuvent être lancées directement à la main vers la cible, on peut les faire rouler sur leur tranche, on peut encore les placer sur le sommet de son genou et les envoyer en les propulsant avec le pouce en direction de la cible.

Les membres de l’équipe perdante sont soumis à une punition : les gagnants ont le droit de frapper les perdants à l’aide de deux graines. Les graines peuvent être placées en équerre (c’est alors la partie plate de la graine du dessous qui vient frapper l’adversaire) ou superposées à la verticale (c’est la tranche de la graine qui sert à frapper). La position des graines lorsque les coups sont portés a été convenue d’avance entre les équipes ; est convenu d’avance également le nombre de coups portés. Le coup porté avec l’aplat de la graine est moins douloureux que celui porté avec la tranche.

Il est essentiel, lorsque les coups sont portés, que l’on entende le bruit produit par l’entrechoquement des graines. Si celui ou celle qui porte le coup échoue à faire retentir le claquement, c’est au tour de l’autre personne de porter le coup. Les coups sont portés le plus souvent sur les genoux, mais peuvent aussi l’être sur les coudes, les épaules, voire les malléoles ou les côtés du poignet.

Traditionnellement, le jeu du lancer de rotules se joue plutôt en fin de journée.

La vidéo ci-dessous, qui se trouve sur Youtube, montre une partie endiablée de « jeter de rotules » entre deux équipes de jeunes Khmers :

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